Discours prononcé à la porte de l'Académie

Discours prononcé à la porte de l’Académie française par M. le directeur1

Cette pièce a occasionné un procès entre le Sr Voltaire et le Sr Travenol, violon de l’Opéra, accusé d’avoir colporté ce libelle

 

Monsieur,

Tous les moments de votre vie sont autant de triomphes poétiques. Votre muse universelle a embrassé tous les genres, l’épique, le dramatique, le lyrique, que sais-je ? Votre noble audace a percé les mystères les plus inaccessibles à l’intelligence humaine. Que bonheur pour l’Académie si elle pouvait écrire dans ses fastes immortels un nom aussi célèbre que le vôtre ! Pénétrée d’admiration pour de si rares talents, elle n’est pas moins touchée que vous des inconvénients qui vous ont séparé d’elle jusqu’ici. Je ne discuterai point la nature et la qualité de l’obstacle qui s’oppose à notre alliance. Tirons le rideau sur des objets fâcheux qui ne justifient que trop votre triste exclusion. Nous nous contenterons d’accuser avec vous la nécessité  sous qui tout doit fléchir, et nous pensons bien que vous n’êtes pas d’humeur à soupçonner la sincérité de nos regrets et de notre estime.

Nous ne dissimulerons point, Monsieur, combien vos empressements redoublés ont relevé le prix de nos places un peu rabaissé par l’indifférence de quelques auteurs connus. Ils ont cherché l’honneur dans d’autres sources, mais vous avez senti que notre compagnie était l’unique temple de la Gloire. Aussi nous vous tenons compte, Monsieur, de vos démarches, de vos inquiétudes, de vos supplications pour apaiser des ennemis de vos menées pour séduire nos amis, de tant de courses dans la ville et de voyages furtifs à la Cour, de tant d’émissaires employés, de tant de troupes auxiliaires convoquées depuis le cabinet des grands et les toilettes des dames jusqu’aux cafés de Paris, de votre profession de foi si édifiante pour les incrédules, de votre commerce avec les banquiers en cour de Rome pour obtenir une absolution. Nous voulons bien oublier qu’il vous importe d’avoir la sauvegarde académique contre les recherches importunes des argus de Thémis. Nous vous avouons même l’extrême besoin que notre corps aurait d’un génie distingué.

En vérité, Monsieur, vous vous y êtes pris trop tard ; aussi que ne vous êtes-vous proposé à l’Académie avant toutes vos traverses ! l’âme de nos scrutins, la cabale si nécessaire à tant d’autres eût été pour vous inutile. Nous vous eussions peut-être épargné bien des désastres. Qui sait si l’esprit d’une société sage et réglée n’eût pas influé sur le vôtre, ne vous eût pas inspiré quelque amour pour la patrie,  quelque tolérance pour le culte et les usages reçus, s’il n’eût pas enchaîné cette indépendance républicaine, cette démangeaison d’immoler sans cesse notre nation à la risée de nos voisins qui vous en savent si peu de gré et qui vous sont vendu si cher un asile ? Vous eussiez même fait l’honneur à vore famille de garder son nom. Vous le quittâtes au temps de votre première aventure. Quelle foule de surnoms vous auriez, Monsieur, si chaque époque de votre vie vous coûtait un travestissement ! Celui auquel vous paraissez vous en tenir, vous rapproche un peu de Perse2, ce fameux satirique de Rome.

Votre satire3 s’est égayée sur nous plus d’une fois. Vous nous avez maladroitement embourbés dans le limon du Parnasse. Quoi qu’il en soit, nous reconnaissons que vous régnez sur le sommet de cette montagne. Nous vous félicitons même d’avoir trouvé dans son sein une mine inconnue aux Corneilles ce que les libraires et les souscripteurs vous ont tant de fois reproché.

Nus vous pardonnons de bon cœur tous les traits que vous nous avez décochés : dépit d’amant contre les rigueurs d’une maîtesse trop sévère. Il nous fut impossible en 1714 de vous adjuger un prix que vous aviez souhaité. Que ne donniez-vous une meilleure ode ! Avec quelle joie nous vous eussions couronné ! C’eût été nous donner des arrhes mutuelles d’un engagement prochain ; votre chagrin contre notre justice exacte, loin de se ralentir par le temps, ne fait que s’irriter. Il semble que vous n’ayez multiplié vos éditions que pour nous livrer au mépris. Nous vous remettons vos injures particulières, heureux si la partie publique n’était pas plus inexorable.

Croyez-moi, Monsieur, vous n’avez pas besoin d’être membre d’aucun corps ; vous faites un tout à vous seul ; la Renommée marche devant vous et vous annonce à tous les Etats que votre inquiétude vous fera parcourir. La France est un espace trop resserré pour vous ; voyages, portez vos conquêtes littéraires chez toutes les nations ; enveloppez-vous dans vos talents. Ils jettent de temps en temps des étincelles dont nos yeux ne sont point fatigués. Nous nous flattons que ce discours de consolation vous plaira par la singularité qui vous est si chère. Il ne ressemble point à ces éloges communs que nous sommes forcés d’ajuster aux objets ordinaires de notre choix.

  • 1. ]Le sieur de Voltaire après bien des démarches et des sollicitations et ayant même fait toutes ses visites dans l'espérance d'être reçu de l'Académie, fut néanmoins éconduit et on lui donna l'exclusion aussi bien qu'à l'abbé de la Bletterie ce qui donna lieu à la pièce suivante, qui ne regarde que le sieur de Voltaire seulement, et que l'on attribue au sieur Roy.
  • 2. Natif de Voltaire en Italie (M.).
  • 3. Le Bourbier, satire imprimée contre l’Académie (M.).

Numéro
£0063


Année
1746

Notes

Discours prononcé à la porte de l’Académie française par M. le directeur

Cette pièce a occasionné un procès entre le Sr Voltaire et le Sr Travenol, violon de l’Opéra, accusé d’avoir colporté ce libelle (M.).


Références

Clairambault, F.Fr.12715, p.123-25 - Maurepas, F.Fr.12649; p.295-99 - F.Fr.13658, p.165-68 - NAF.9184, p.417-19 - Arsenal 3133, p.511-13 (exemplaire de l'imprimé, recoupé aux dimensions du manuscrit)

Mots Clefs
Discours prononcé à la porte de l'Académie