Lettre écrite à l’auteur du Mercure galant

 

Lettre écrite à l’auteur du Mercure galant

 

A Gênes, ce 10 mai 1730

Je vous avais promis, Monsieur, de vous envoyer ma harangue dès que je serai reçu à notre Académie des Addormentati1. C’est un ouvrage commencé depuis plus de vingt ans, c’est-à-dire depuis mes premières sollicitations. Croiriez-vous bien, Monsieur, que les dernières n’ont pas mieux réussies ? Je viens de manquer mon coup pour la neuvième fois ; la seule consolation qui me reste c’est que votre Mercure apprenne à toute l’Europe l’injustice qu’on m’a faite.

Je ne me donne pas pour un grand auteur ; je n’ai pas fait beaucoup de bruit dans l’empire des lettres ; on ne connaît de moi ni vers ni prose, mais cela devrait-il me préjudicier ? Nos Académiciens muets ne sont pas la moins saine partie de ce corps. Je disais en moi-même : « Les livres excitent les jaloux, attirent des critiques, les meilleurs partagent les opinions : mon silence me conciliera tout le monde. »

Si vous me demandez quelle était ma vocation à ce haut grade, je ne vous ferai point de finesse. L’immortalité qu’il promet ne me leurre point ; mais je suis touché des commodités qu’il procure. C’est un passeport qui nous ouvre toutes les maisons : on est admis chez les seigneurs, caressé des citadins riches qui s’entêtent d’esprit ; on a beau les ennuyer, ils sont trop glorieux pour s’en plaindre ; ne dites mot, on croit que vous pensez profondément ; parlez sans être entendu, vous êtes un orateur sublime. D’ailleurs vous avez l’affiche et l’enseigne : qu’un magistrat ait besoin d’une harangue, un galant d’une élégie, c’est chez vous qu’on se fournit et ce petit commerce ne laisse pas que de rapporter.

Vous ignorez peut-être, Monsieur, que presque tous nos Beaux Esprits titrés sont nourris et voiturés gratis. Pour les avoir, on leur envoie un carrosse comme aux médecins ; ils font bonne chère à la ville et à la campagne ; ils sont accueillis de tout le monde, excepté des valets qui leur font quelquefois la grimace parce qu’ils ne donnent jamais d’étrennes.

Avais-je tort de vouloir m’assurer ces petites prérogatives ? Les mesures que j’avais prises étaient bien justes, vous allez voir la fatalité de mon étoile.

Mes chasses faites, je me mets successivement précepteur de trois enfants de condition, marché fait avec les pères de me faire entrer à l’Académie. Mais le premier de mes disciples est un stupide dont l’ignorance m’a décrédité ; le second applique son esprit malicieux à me tourner en ridicule ; partout où je le rencontre, il dispute contre moi, et quelquefois je ne suis pas le plus fort. Le père du troisième m’a payé mes gages en papier, au lieu des jetons que j’espérais obtenir par sa protection.

Dégoûté de la servitude, j’ai voulu faire mon chemin tout seul. Je me suis adonné aux cafés : ce sont les basses audiences de l’Académie ; quelques Académiciens y viennent siéger. J’y étais fort assidu. Je débutai par abjurer le grec et le latin ; je fis vœu de préférer à Homère et Virgile le moindre bout rimé d’un moderne, pourvu que ce moderne fût revêtu du titre en question, et j’aurais sifflé le Tasse et Guarini parce qu’ils n’en étaient pas décorés.

Je faisais régulièrement cinq à six visites par jour à ces Messieurs, et même à l’imprimeur qui fait corps avec eux ; sans compter les visites extraordinaires, pour le rhumatisme, la toux, la goutte et la plus légère indisposition qui leur survenait. J’allais respectueusement chez mon homme examiner son visage, tâter son pouls, et je calculai en moi-même quand sa place pourrait vaquer.

Autres devoirs rendus à toutes les personnes qui avaient rapport à eux Quelle peine n’ai-je pas prise pour apprivoiser le médecin de l’abbé Dangeloti ! Mais hélas ! ce capricieux malade, pour me faire enrager, s’est mis entre les mains de l’empirique Vinnacio que je ne connais point du tout.

Il faut que j’aie fait mille sonnets ou chansons, oui, mille tout au moins, pour une cantatrice qu’entretenait le vieux comte Mastrio. Je l’exhortais à être fidèle à son amant jusqu’à ce que je fusse reçu ; et voilà que la malheureuse se sépare d’avec lui, et mes louanges sont perdues ; une dispute de rien a brouillé cinq ou six femmes du cercle de la vieille marquise qui loge près du banco. C’est dans cette maison que se fait le scrutin. Mes bonnes amies m’avaient ameuté dix ou douze voix ; je vais un jour pour remercier toute la compagnie, je n’y trouve plus personne de connaissance.

Vous avez entendu parler, Monsieur, de Mr. Rognoni ; il est dérangé dans ses affaires. Je suis ami de ses créanciers ; ils lui remettaient les trois quarts de sa dette à condition de pouvoir disposer de son suffrage en ma faveur. Mr. Rognoni doit encore ce quart ! La facilité des paiements ayant cessé, mes gens se sont fort irrités contre lui et ma place promise tombe dans la banqueroute. Je serais infini dans le détail des épreuves auxquelles on a mis ma patience depuis vingt-cinq ans jusqu’à cinquante-sept ; je n’en suis pas plus avancé que le premier jour. Mais il ne sera pas dit que je perdrai ma harangue. Vous la publierez, mon cher Monsieur, je m’en flatte. Que vous êtes heureux de vivre à Paris où votre Académie, sans prévention, sans cabale, ne décide rien que par le mérite. Dieu vous préserve des fourberies de nos Italiens.

    Je suis, Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

 
  • 1. Pellisson, page 20, cite cette académie. On aurait pu substituer Otiosi de Bologne, mas on n’a rien voulu changer à cette lettre.

Numéro
£0428


Année
1730

Auteur
Roy


Références

Bouquet académique, p.21-27

Mots Clefs
Satire contre l'Académie française