Vision du prophète Daniel

18 octobre 1779b. Vision du prophète Daniel, trouvée nouvellement dans les ruines de Jérusalem, traduite de l’hébreu par un amateur.

 

Et le premier jour du mois de Nisam, j’étais couché sur les bords de l’Euphrate, déplorant dans mon cœur les malheurs de Sion, et je me flattais qu’un jour Jéhovah laisserait désarmer sa colère, que nous reverrions le grand fleuve Jourdain, qui a quarante-cinq pieds de large, et le beau pays qu’il arrose, et que l’heureux temps reviendrait où nous pourrions encore égorger nos ennemis, comme Adonaï nous le prescrit, piller leurs possessions comme il nous l’ordonne, massacrer leurs femmes et leurs filles, brûler des milliers de vieillards, et écraser sur la pierre les têtes des petits enfants, pour accomplir la loi de l’Éternel.

Et je me réjouissais dans ces douces pensées,

Et tout d’un coup mes yeux se fermèrent.

Et un doux sommeil s’empara de mes sens.

Et je m’endormis profondément sur le rivage.

Et je me figurais être dans le palais de Babylone.

Et comme je suis curieux, je parcourais ce vaste édifice, et j’entrai dans une grande salle.

Elle était partagée par le milieu.

Et la partie qui était devant moi représentait un palais, et il était formé de châssis recouverts de toiles peintes, le tout assez mal illuminé.

Et je fus étonné quand je me retournai de voir l’autre partie de l’appartement entourée de trois rangs de cages remplies de femmes chaldéennes, brillantes de pierreries, assez mal assises, entassées les unes sur les autres, et plongées dans une obscurité qui m’empêchait de discerner leurs traits.

Et au milieu de cette enceinte j’aperçus quatre à cinq cents hommes, tant jeunes que vieux, debout, pressés l’un contre l’autre, tous le visage tourné vers le palais de toile peinte, gardant quelquefois un profond silence, et en l’interrompant quelquefois pour frapper dans leurs mains, et pour crier bravo ou paix-là.

Et je me dis, ces gens-là sont fous ou ivres.

Et je vis qu’ils écoutaient attentivement ce que disaient des hommes et des femmes qui s’entretenaient tout haut de leurs affaires dans ce palais de châssis recouverts de toiles peintes.

Et ils avaient l’air d’éprouver de grands malheurs, de ressentir de vives afflictions, de se parler d’amour, de se prodiguer des injures, de se confier des secrets, et ils criaient à tue-tête.

Et personne ne leur disait : Taisez-vous donc, ne criez pas si fort, vous êtes des imprudents, on entend tout ce que vous dites.

Et j’avais envie de les avertir ; mais quand je vis que tout le monde avait du plaisir à être de moitié dans leurs confidences, je fis comme les autres.

Et il y en avait quatre ou cinq qui s’égosillaient, et on leur criait bravo, et moi je disais : Ces gens-là m’étourdissent.

Et ils ont beau se frapper l’estomac, lever les mains au ciel, trépigner sur le carreau, secouer leurs plumes, et se déchirer la poitrine, ils ne me touchent point, et je sens que s’ils parlaient de ce qu’ils disent, cela est fait pour m’intéresser.

Et je fis cette réflexion tout haut, et un vieux Chaldéen qui était à mes côtés, m’entendit, et me dit : Tu as raison, esclave, tous ceux que tu vois-là sont des braillards.

Et ils ignorent que les grandes passions sont muettes, et ne s’expriment que par des accents étouffés.

Et leur âme n’est que dans leur cerveau.

Et leur sensibilité n’est que dans leur gosier.

Et leur chaleur n’est que dans leurs gestes.

Et leurs effets ne sont que des pantomimes outrées.

Et leurs grands traits ne sont que des dissonances perpétuelles, des sons insupportables.

Et [ils] ne font que crier, parce qu’ils ne savent point parler.

Et leur physionomie grimace toujours, ou n’exprime rien, parce que l’âme seule donne aux traits du visage l’expression propre à chaque sentiment.

Et leur voix saute toujours du haut en bas et du bas en haut, parce qu’ils ne connaissent rien au langage des passions, à la marche de la nature et à l’expression du sentiment.

Et ce qu’ils font s’appelle jouer la tragédie, c’est-à-dire, exécuter les chefs-d’œuvre des plus grands maîtres qui ont mis en action les dits et faits, les actes de vertu, les crimes, les malheurs des hommes célèbres, ou les révolutions des empires.

Et pour rendre ces chefs-d’œuvre, il faut du talent.

Et ces gens-là n’en ont point.

Et tu vois bien cet homme noir1, dont le visage serait assez bien, s’il disait quelque chose ; qui a la jambe grêle, le buste mal attaché, les bras longs et la tête roide ; qui s’admire avec le sot orgueil d’un paon, et se retourne tout d’une pièce, comme un loup ; et c’est là l’homme qui succède au plus grand tragédien2, dont s’honore notre patrie. Et pour le remplacer, celui-ci n’a qu’une grosse voix, une poitrine forte, des poumons d’airain, beaucoup d’amour-propre et un grand fond d’impudence ; et pour suppléer à l’âme et à l’intelligence qui lui manque, il crie, se bat les flancs, frappe des pieds sur le parquet, et joint [?] à chaque instant ses bras par dessus sa tête, et Babylone a été quelque temps dupe de ses contorsions ; mais l’erreur n’a pas duré ; et l’on sait maintenant l’apprécier.

Et écoute ces brouhaha, ces ris qu’il excite ; cela s’appelle des huées ; c’est avec cela que l’on accueille et que l’on récompense des automates comme lui, qui ont l’audace d’entreprendre plus qu’ils ne peuvent faire.

Et tu entends comme ces huées redoublent, et tu vois bien comme il les mérite.

Et tu peux t’imaginer qu’il aura la bêtise et l’orgueil de ne les imputer qu’à des ennemis qui veulent lui nuire : et moi qui le connais, je dis que cela sera mal à propos ; et je te jure par Belus [?] que, s’il annonçait seulement des dispositions, il n’éprouverait que des encouragements ; mais on désespère avec raison de lui, et l’on punit à juste titre ses prétentions et son impudence.

Et tu vois bien cette petite femme3, dont la tête est trop grosse pour son corps, dont les yeux sont éteints, et qui a recouvert son teint gréneleux et tanné, et ses traits effacés par un triple enduit de céruse et de vermillon : hé bien, sous ce pastel imposteur, sous ce masque qui de loin, et grâce aux lumières, lui donne encore un certain éclat, elle cache une âme plus fausse encore que sa beauté d’emprunt. Et vois-tu ces gestes compassés, et entends-tu ces sons aigus de sa voix, ou rauque, ou glapissante, qui détruit la noblesse et l’énergie du caractère passionné qu’elle doit nous peindre ? Et que penses-tu de la voir perpétuellement courbée en deux, gesticuler à tour de bras, mettre la main sous le nez de son père ou de son amant, et dire je vous aime, comme on dit une injure ? Et remarques-tu que, malgré ces contorsions d’énergumène, malgré ces haut de corps et ces cris qui ne partent que du gosier ou du cerveau, cette femme ne dérange jamais l’édifice de sa coiffure et la symétrie de son ajustement, et que son visage qu’on croirait découpé d’un tableau, a toujours le même coloris, la même expression, et ne varie jamais ? Et fais-tu attention que les applaudissements qu’elle reçoit, rares et clairsemés, partent de quelques pelotons d’ignorants soudoyés, que l’on va ramassant de carrefours en carrefours, et qui n’entendent que le signal convenu pour étourdir leurs voisins ?

Et t’aperçois-tu de ces chut, de ces paix-là, paix, dont le nombre et la force étouffent les applaudissements mercenaires ? L’indignation les arrache aux gens de goût, qui ne peuvent voir accorder à l’impudente et orgueilleuse nullité ce qui ne doit être que la récompense du talent.

Et je regardais tout ce que montrait le Babylonien.

Et j’écoutais tout ce qu’il me disait.

Et je voyais qu’il avait raison.

Et je lui dis, on ne sait donc point à Babylone faire justice de l’orgueil et de l’impudence, et j’ajoutais si Jéhovah, qui a montré son derrière à Moïse dans le buisson ardent, nous avait accordé un autre spectacle, s’il nous avait envoyé de mauvais comédiens bien impudents et bien orgueilleux, nous l’aurions prié de les traiter comme il a fait des peuplades entières, qui n’avaient d’autres torts que d’être chez elles, et de ne pas permettre que nous les en chassions.

Et Jéhovah nous aurait exaucés, car il n’entend pas raillerie ; et je trouve que vos dieux sont bien patients de souffrir comme cela qu’on ennuie impunément le public ; mais chacun fait chez soi comme il juge à propos.

Et quel est ce vieillard aveugle4 qui paraît là-bas, soutenu par une jeune fille ; ses cheveux blancs imposent le respect.

Et le Chaldéen me répondit : Celui-ci que tu vois là n’a besoin que de se montrer pour affecter l’âme et pour toucher le cœur.

Et considère un peu la noblesse et la simplicité de ses mouvements et le pathétique de son organe ; et il n’est pas nécessaire que je t’avertisse qu’il pèche par intelligence, qu’il entend à peine ce qu’il dit, et qu’il déraisonne le plus souvent.

Et tu t’en apercevras facilement ; mais laisse-le s’échauffer, laisse l’action l’entraîner sans qu’il s’en doute, à quelque morceau de force et d’énergie.

Et tu seras toi-même entraîné.

Et tu entendras le cri de la nature retentir jusqu’à ton cœur.

Et l’explosion de l’âme de ce vieillard remuera tes entrailles.

Et il aura l’air d’avoir de l’esprit.

Et si l’âge qui s’avance ne détruit pas entièrement ses forces, l’ensemble de son talent te fera toujours plaisir.

Et tu lui pardonneras ses défauts en faveur de ses bonnes qualités.

Et je trouvai que le Babylonien raisonnait juste.

Et je lui dis : Cette jeune5 qui soutient le vieillard, ne t’émeut-elle pas comme moi ?

Et sa figure ne te paraît-elle pas douce et intéressante ?

Et il repartit : Sa voix arrive jusqu’à mon cœur ; son âme me parle, elle séduit, elle touche, elle entraîne tout ce que le sentiment a de plus doux ; elle sait l’exprimer : tout ce que les passions ont d’orageux et de terrible, elle a l’art de le peindre ; rien n’est étranger à son talent.

Et cet homme fluet et délicat6 que tu découvres dans l’éloignement, va compléter l’illusion qui s’empara de tes sens.

Et tu ne l’entendras pas hurler comme cet énergumène qui t’étourdissait il n’y a qu’un moment7.

Et il maîtrisera toutes tes facultés.

Et son âme brûlante entraînera la tienne.

Et en l’écoutant tu ne t’apercevras plus de ce que la nature lui a refusé.

Et je vis effectivement un tableau qui déchira mon cœur.

Et je me crus transporté dans un autre pays ; ce vieillard, la jeune fille et son frère me firent éprouver tous les sentiments dont ils étaient animés.

Et je conclu que le peuple babylonien n’avait pas tort de chérir ceux qui lui procuraient des plaisirs aussi vifs.

Et bientôt je cessai de voir : une nuit profonde m’environna, et je me trouvai dans un bois, au milieu duquel il y avait un tombeau.

Et les soldats traînèrent ce jeune homme à ce tombeau.

Et j’aperçus une femme échevelée8, armée d’un poignard, qui s’avançait, le désespoir dans les yeux, pour immoler le jeune homme.

Et une voix lui criait, c’est Égiste !

Et dans cette femme égarée et furieuse, je ne vis qu’une tendre mère craintive, agitée, tremblante pour les jours de son fils.

Et son action forte et vigoureuse, le jeu de sa physionomie, les accents étouffés de sa voix, ses discours, d’autant plus persuasifs qu’ils semblaient l’expression forte de son âme, m’arrachèrent à mes réflexions, réveillèrent mes esprits et firent palpiter mon cœur.

Et je partageai les alarmes de cette mère infortunée. Ses cris désespérés retentirent jusqu’au fond de mon âme ; sa position affreuse et le choc perpétuel de ses sentiments, tous variés, tous distincts, tous frappants, tous naturels, me transportèrent hors de moi.

Et mes larmes avaient coulé en abondance ; mon cœur était oppressé ; je ne respirais plus qu’à peine.

Et de nouveaux tableaux, moins terribles, mais non moins séduisants, vinrent frapper mes regards.

Je vis une jeune beauté9, douce, ingénue, dont le maintien annonçait la candeur.

Et elle parlait d’amour avec le ton qui persuade.

Et elle intéressait tous les sentiments, parce que son âme était de moitié dans tout ce qu’elle disait, que sa voix avait un charme inexprimable, et que l’honnêteté, que la décence accompagnait ses regards, ses gestes et ses discours.

Et elle adressait la parole à un homme10 que j’aurais cru jeune, à n’en juger que par les agréments de sa physionomie, par l’élégance de sa taille et les grâces de tous ses mouvements.

Et cet homme était plein de feu, et tout ce qui sortait de sa bouche était autant de saillies rendues encore plus brillantes par la manière dont il les exprimait.

Et il avait un ami auquel il se confiait.

Et cet ami11, plus jeune que lui, plaisait à ma raison et touchait mon cœur : moins brillant que l’autre personnage, il n’en était pas moins agréable ; il avait de la fierté, de la noblesse, des grâces dans le maintien, de la finesse dans ses regards ; je remarquai qu’il était à son aise dans tout ce qui exige l’ironie maligne et la plaisanterie de sang froid ; sa voix et sa prononciation le trahissaient quelquefois, mais il réparait ce défaut par une intelligence sûre et une sensibilité vraie.

Et voici qu’après eux m’apparurent trois esclaves de différents sexes, deux hommes et une femme ; et la femme12 était vive, gaie, et me communiqua bientôt le plaisir qui l’animait, et le désordre charmant de ses idées.

Et sa physionomie brillante et son petit nez retroussé se gravèrent dans ma tête, et n’en sont pas encore effacés.

Et les deux hommes m’amusèrent également : l’un13, grand, bien découplé, plaisant sans chercher à l’être, l’œil expressif et plein de feu, portait sur son visage tout le caractère et l’audace de la fourberie.

Et mille voix répétèrent autour de moi : C’est un honnête homme ! Et l’autre14, taillé délicatement, annonçait plus la ruse que la scélératesse, savait exciter le rire sans outrer la plaisanterie, et ne sacrifiait jamais la raison au désir de paraître comique.

Et chacun disait : J’aimerais mieux être servi par lui toute ma vie, qu’un quart d’heure par ce bouffon dégoûtant15, que nous sommes condamnés à supporter vingt ans, vil histrion, dont la gaieté n’est que grimace, dont la plaisanterie n’est qu’une charge infâme, digne en tout de ses sœurs16 par sa nullité, son effronterie, son orgueil et sa méchanceté.

Et je m’applaudis de n’être point obligé de voir celui que l’on peignait sous ces affreuses couleurs.

Et j’admirais les autres.

Et j’applaudis à leurs talents.

Et dans l’ivresse où me plongeait une si douce illusion, je m’écriais : Dieu d’Israël ! conserve des êtres qui produisent en nous des sensations si vives et si touchantes.

Et comme j’adressais ma prière à Jéhovah, je vis cette petite femme à la grosse tête, au teint plâtré, qui criait, se démenait et tâchait d’animer ceux qui l’entouraient, cintre cette mère intéressante, dont l’âme de feu avait pris tant d’empire sur mes sens.

Et elle prononçait d’une voix forte : Chassez-la ! chassez-la ! elle a plus de mérite que moi : chassez-la ! tant qu’elle sera parmi nous, je ne servirai qu’à augmenter son triomphe : chassez-la !

Et cette petite femme, telle que les Chaldéens représentent le mauvais principe, était armée de serpents, et elle les jetait sur tous ceux qui l’environnaient.

Et tous ceux qu’avaient touché ces reptiles impurs, se rangeaient du côté de l’Arimane femelle, et ils criaient : Chassez-la ! chassez-la !

Et un de ces serpents couleur d’or et d’argent, s’élance sur le vieillard aveugle17, dont j’avais été si satisfait ; et le venin agissant dès l’instant, il se mit à crier comme les autres : Chassez-la ! chassez-la !

Et vainement neuf ou dix esprits bienfaisants s’armèrent pour la défendre, ils furent repoussés ; et la petite femme aux traits effacés, à la voix rauque et glapissante, hurlant comme une forcenée, traînait par les génitoires un vieux satrape18, à qui elle criait : Vous avez le pouvoir, abusez-en ; vengez mon amour-propre offensé : chassez-la ! chassez-la !

Et le public criait, haro !

Et le satrape dit à sa vieille concubine : Je n’oserais, on me crie haro ; que dirait le public ?

Et la concubine répondit : Moquez-vous du qu’en dira-t-on ; vous connaissez mes talents au jeu d’amour, narguez le public et vengez-moi ; vous aurez du plaisir.

Et comme il se défendait moitié par honte, moitié par probité, elle lui lança le plus venimeux de ses serpents, celui qu’elle avait nourri de son lait.

Et alors le vieux satrape devint furieux, et il se mit à crier : De par le Roi qu’on a trompé, je t’ordonne de sortir de Babylone, et de ne point approcher de la banlieue ; tu seras punie d’avoir plus de talents que ma concubine.

Et tu seras rayée du nombre des élus, parce que tu as eu l’audace de plaire.

Et seront traités comme toi, si Dieu me donne vie, tous ceux qui se déclareront de ton parti, ou qui auront plus de mérite que ma concubine.

Et nul n’aura de talents, hors nous et nos amis.

Et le public aura beau se plaindre, il faudra qu’il avale ma créature.

Et l’on me traitera d’imbécile, je le sais.

Et ma concubine viendra me voir le matin.

Et je serai consolé.

Et je rappellerai la prostituée de Babylone19 ; elle reviendra parmi vous, qui, déjà très avilis par le préjugé le plus injuste, serez couverts de fange par moi, votre protecteur, en vous forçant de recevoir celle qu’ont rejetée toutes les nations, et le peuple qui l’écoutait, se mit à crier : Au scandale ! à l’impureté !

Et l’on entendit crier : Place, place au des Nains20 !

Et je regardais, croyant voir à la tête d’une troupe de pygmées, un avorton, rebut de la nature.

Et j’aperçus un grand homme pâle et maigre, à l’œil bête, au rire niais, affectant un air d’importance ; et quelle fut ma surprise quand je vis à travers son corps diaphane, qu’au lieu de sang une boue noire et empestée circulait dans ses veines, et que ce rayon émané de la Divinité qui nous anime, par qui nous pensons, qui ennoblit notre tête, s’était éteint chez lui dans cette fange impure.

Et son cœur corrompu tombait en pourriture.

Et l’on n’y distinguait aucun de ces sentiments qui caractérisent la noblesse : la lâcheté, la poltronnerie, la débauche infâme, le mensonge, la flatterie, l’avarice et la duplicité, se partageaient le reste de ce cœur gangrené.

Et il perça la foule, conduisant sur le poing une femme que je pris pour un homme, à sa démarche effrontée, à sa voix forte, à sa taille gigantesque.

Elle jetait des regards lascifs sur toutes celles de son sexe21, et une voix cria : La voilà, celle qui a renchéri sur toutes les abominations dont les peuples se sont souillés.

Et elle va renouveler ici les scènes de débauche et de luxure qu’elle y donna jadis : mères, ne quittez pas vos filles ; amants, veillez sur vos maîtresses ; maris, prenez garde à vos femmes.

Et si vous vous relâchez un moment, elle entrera dans votre lit, elle polluera ce que vous avez de plus cher.

Et le vieux satrape s’efforçant de couvrir cette voix, montrait au public la prostituée de Babylone, et répétait fortement : Elle n’a ni âme ni intelligence ; elle n’effacera pas ma concubine ; c’est ce qu’il nous faut.

Et j’entendis tout cela.

Et je vis toutes les abominations de l’homme de boue et de son androgyne.

Et furieux, je donnais à tous les mauvais principes du monde le satrape, la concubine et tous ceux qui avaient conspiré la perte de cette mère infortunée et proscrite, dont le crime était d’avoir plus de mérite ; et comme je jurais de toutes mes forces, le peuple de Babylone et des contrées adjacentes s’ameuta, se mit à crier contre moi, et l’on n’entendait que brocards, coups de sifflets, huées et malédictions.

Et ce tapage affreux me réveilla.

Et je me trouvai assis sur les bords de l’Euphrate, et je vis que tout ce qui venait de se passer à mes yeux n’était que l’effet d’un songe.

Et il avait fait une telle impression sur moi, qu’il sera toujours présent à ma mémoire.

  • 1. Portrait mal fait, qui convient à certains égards au sieur Larive et à d’autres, au sieur Ponteuil, et ne caractérise réellement bien ni l’un ni l’autre : ainsi le lecteur choisira.
  • 2. Le Kain.
  • 3. Madame Vestris.
  • 4. Le sieur Brizard faisant le rôle d’Œdipe dans la tragédie de M. Ducis.
  • 5. Mlle Sainval cadette, faisant le rôle d’Antigone dans la même tragédie.
  • 6. Le sieur Molé faisant le rôle de Polinice dans la même tragédie.
  • 7. Partialité aveugle, car le sieur Molé crie plus qu’aucun acteur.
  • 8. Mlle Sainval l’aînée, faisant le rôle de Mérope dans la tragédie de ce nom.
  • 9. Mlle Doligny, qui n’est cependant ni jeune ni jolie.
  • 10. Le sieur Molé, dans le comique.
  • 11. Le sieur Monvel.
  • 12. Mlle Fanier.
  • 13. Le sieur Augé.
  • 14. Le sieur Préville.
  • 15. Le sieur Dugazon.
  • 16. Mlle Dugazon et Mme Vestris.
  • 17. Le sieur Brizard était un des plus acharnés de la troupe contre Mlle Sainval.
  • 18. Le maréchal duc de Duras, gentilhomme de la chambre, supérieur des comédiens et l’amant de la dame Vestris.
  • 19. Mlle Raucoux, rentrée à la Comédie.
  • 20. Le prince d’Hénin, protecteur de Mlle Raucoux, et son amant aujourd’hui.
  • 21. Mlle Raucoux est une tribade renommée.

Numéro
£0017


Année
1779


Références

F.Fr.13653, p.35-54 - Bachaumont, XIV,214-218

 

Mots Clefs
Revue de détail de tout le personnel de la Comédie-Française