L’abbé de Grécourt à l’abbé Houtteville

L’abbé de Grécourt à l’abbé Houtteville sur son livre

De la religion prouvée par les faits1

Avez-vous cru, Monsieur, que pour écrire du bon ton, il fallait prendre le ton guindé et précieux et suivre ce goût d’affectation qui tient naturellement au ridicule. J’avoue que votre style est insidieux, mais en vérité, pour peu qu’on veuille s’en déprevenir, ce qui n’est pas inexcusable, on est aisément fermé aux raisons fallacieuses qu’allèguent vos partisans. En vain l’Académie croit trouver dans votre ouvrage une grande continuité de sublime, oserai-je le dire, je n’ai point eu en le lisant je ne sais quel sensible touchant qui m’ait persuadé de son excellence, j’ai eu beau me replier sur moi-même, et chercher dans les grands noms qui vous défendent une persuasion réfléchie qui vous fût avantageuse. Il m’a paru que leur jugement était inalliable avec la pratique des bons écrivains qui ont vécu sous le même soleil que nos pères. En effet si l’on compare notre manière d’écrire avec la manière d’écrire de ces grands hommes que la mort a foudroyés, on verra d’un côté que rien n’est dit avec ces ornements ambitieux qui décèlent l’art et l’étude, et quoiqu’on ne découvre rien à titre de parure, néanmoins tout est orné avec une élégante simplicité. De l’autre côté on verra que tout est donné à l’affectation de briller, que partout on court après le singulier et le rare, et qu’il est inimaginable qu’un homme ait pu écrire avec autant de folles singularités. Dites-moi, je vous prie, Monsieur, est-ce que nos ancêtres n’étaient ni raisonnables ni conséquents ? Avaient-ils de fausses idées de la manière d’écrire, ou la manière d’écrire était-elle discordante de leurs idées ? Naturellement la difficulté n’est pas insoluble. Elle a été répondue plus de cent fois, elle l’est encore tous les jours par un petit nombre d’hommes qui ne défèrent pas de léger à l’autorité, et qui sont bien éloignés de regarder comme leurs instructeurs ces esclaves assidus de la fortune par lesquels vous venez d’être couronné, et dont il est rare que les décisions ne soient pas capitales aux intérêts des lettres. Déplorable réduction, la trace du bon goût est effacée par ceux mêmes qui devraient le fixer parmi nous, et le venger par des censures victorieuses des révoltes de toute imagination peu disciplinée. Parcourez, s’il vous plaît, Monsieur, les siècles redoublés, arrêtez-vous aux jours d’Auguste, puis descendez jusque vers les jours de Louis le Grand où ont fleuri des noms si vénérables dans la littérature, vous connaîtrez tôt après que l’idée ineffaçable du beau est presque effacée aujourd’hui par des nations également fausses et inaccommodables avec les notions qui nous viennent de la main des Pères ; si vous pouviez vous désapproprier de vous-même et qu’en cet état d’une désappropriation presque aussi chimérique que généreuse, il fût question de vous décider vous-même, je suis persuadé qu’alors, ouvert à une conviction qui ne souffrirait point l’arbitrage des conjectures, vous conviendrez de bonne foi que votre style est un peu sur le ton précieux et qu’il a toute la teinture de l’affectation ; défaut moins pardonnable à un écrivain que ne le serait à un peintre le visible négligement de pinceau. Vous direz tant qu’il vous plaira, Monsieur, que j’avance des principes imposteurs, des choses indémontrables et que ma critique est inexacte, inéclaircie, dédaigneuse des preuves, je vous répondrai que je l’ai dialoguée avec toute la justesse dont je suis capable, que mes paroles sont l’évidence dans sa pureté et que le soleil n’a jamais rien éclairé d’un plus grand jour. Que pensez-vous de cette réponse ? N’est-elle pas tranchante ? Au reste je puis vous protester que mes lèvres impartiales ne sont mobiles au gré ni de la faveur ni de l’intérêt, et que si vous me trouvez déclarateur de vérités rebelles, mon innocence est sans nuages ; seulement je voudrais décréditer le mauvais goût dont nous voyons la renaissance et que ceux qui admirent avec raison votre profusion érudite se déprévissent de la beauté de votre style qui semble avoir pour eux un entraînement invincible et qui peut-être sera victorieux de mes raisons. Je ne veux rien d’ultérieur, sinon que vous pensiez que mes respects marchent à votre suite et non mon admiration.

A Tours, ce 1er mars 1723

  • 1. Les mots soulignés sont pris du livre de l’abbé Houtteville.

Numéro
£0002


Année
1723

Auteur
Grécourt

Notes

Lettre parodique, pastiche du style ampoulé d'Houtteville.


Références

 

Clairambault, F.Fr.12699, p.81-82

 

Mots Clefs
querelle Houtteville, Grécourt