Projet et statuts d'une nouvelle Académie

Projet et statuts

D’une nouvelle Académie1

 

On se plaint depuis quelques années de voir dégénérer l’éloquence et la poésie. On ne reconnaît presque plus le style sous les termes nouveaux et les expressions affectées qui le défigurent, et le rendent énigmatique pour les Français mêmes, en sorte qu’il est à craindre que la langue ne retombe dans la barbarie dont les soins d’un grand ministre l’avaient retirée. On reproche à ceux qui tiennent les places de maîtres de l’art et d’arbitres du goût, de souffrir la ruine de l’un et l’autre par leur inaction, ou de la causer par leurs propres ouvrages quoiqu’ils en produisent rarement.

Ces considérations ont fait penser à quelques personnes jalouses de l’honneur de la nation, qu’il serait à propos d’unir leurs efforts et d’appeler à leurs secours de bons esprits pour renouveler l’idée de l’Académie dans son âge d’or, et laissant aux autres le faste du titre se charger de tout le poids du travail et comme les assemblées qu’ils espèrent tenir ont besoin d’être réglées et autorisées on propose les statuts suivants :

 

1

Il ne suffira pas pour entrer à l’Académie d’être proclamé bel esprit par un certain nombre d’amis obscurs ni d’être garanti savant par le certificat de quelques femmes ; il faudra des titres authentiques, c’est-à-dire des succès en matière d’éloquence et de poésie, soit dans la chaire soit au barreau soit sur les théâtres, la compagnie ne voulant recevoir personne que de la main du public et n’avoir jamais de choix ridicules à justifier.

 

2

L’Académie ne mettra point au rang des auteurs les éditeurs furtifs des ouvrages d’autrui ni les prête-noms ni aucuns usurpateurs de réputation.

 

3

Les personnes attachées à des emplois qui demandent tout leur temps ne seront point reçus dans la compagnie pour s’y délasser ou y conter des nouvelles.

 

4

Encore que les charges et les richesses ne soient point comptées parmi les preuves des Académiciens, la compagnie recevra avec plaisir les seigneurs qui voudront bien y entrer et elle trouvera bon qu’ils en sortent quand ils s’ennuieront d’elle.

 

5

Comme elle recevra les grands sans autres intérêts que l’espérance de profiter de cette politesse de langage, de cette finesse de goût et de sentiments que la naissance leur donne, et que le vulgaire acquiert difficilement, et qu’elle promet de ne les jamais importuner de ses plaintes contre aucun adversaire littéraire, elle les supplie de ne pas procurer à titre de récompense les places vacantes à leurs précepteurs, intendants et autres domestiques2.

 

6

Les réguliers ne seront point exclus d’entrer dans la compagne. Elle ne regarde point ces places comme des offices municipaux et se croit obligée de reconnaître le mérite sous quelque habit qu’il se cache. Même des religieux fidèles à leur état seront préférés à ceux qui y auront renoncé.

 

7

La quantité de places ne sera point fixée, afin d’ôter aux aspirants tout prétexte de souhaiter la mort de personne, et pour conserver à l’Académie la liberté d’acquérir toujours de bons sujets et la garantir de la nécessité d’en recevoir d’inutiles et pour faire nombre3.

 

8

L’Académie sera attentive à se procurer les meilleurs sujets, et ne s’arrogera point le droit de traiter de petits esprits les auteurs qui n’auront pas le bonheur de posséder, elle ne supposera pas leur avoir refusé des places qu’ils n’auront pas demandées, et ne se vantera point d’avoir écarté une multitude de prétendants si le public a de quoi la démentir.

 

9

Les élections seront libres ; le médecin n’aura point de droit sur la voix de son malade, ni le créancier sur celle de son débiteur ; le financier ne pourra disposer du suffrage de ses parasites ni la vieille coquette compter sur la cabale de ses galants oisifs.

 

10

Si un auteur, après avoir écrit contre les ouvrages de la compagnie ou de quelqu’un de ses membres, souhaite d’y être admis, elle le recevra sans exiger de lui ni rétractation ni mensonge4.

 

11

On ne demandera point pour se choisir un collège, qu’avant de se proposer au public il marchande les suffrages de chacun5, en particulier qu’il emploie des voies indirectes et qu’il descende à de basses sollicitations, mais on ira au-devant du mérite connu sans que l’absence de celui qui doit être élu l’empêche de recevoir ces honneurs.

 

12

De quelques satires dont l’Académie devienne l’objet, elle ne prononcera point de son chef qu’elles sont insipides ; elle attendra que le public en décide et lui laissera le droit que les juges ont sur les parties ; elle n’aura point recours pour s’en dédommager au raffinement d’amour-propre qui fit dire à Pellisson au sujet de Ménage6 : il a beaucoup estimé l’Académie, mais a voulu se divertir et ne pas perdre les bons mots qui lui étaient venus à ce sujet.

 

13

Les réceptions ne seront point un commerce de compliment et de flatterie, où chacun donne des éloges pour en recevoir : point de ces harangues collusoires, où le récipiendaire s’humilie avec hypocrisie, où le directeur commande au public d’admirer un homme dont on n’a jamais entendu parler.

 

14

L’Académie n’exigera point pour remerciement des discours d’apparat, n’espérant point de trouver des Protées pour varier à l’infini une matière aussi usée, mais l’auteur reçu prononcera tantôt une pièce d’éloquence ou de poésie sur quelques événements du temps ; tantôt un discours de critique judicieuse sur le genre de littérature qui le caractérise. Telles sont les ressources qu’on tâchera d’opposer à l’ennui et au dégoût que le public témoigne depuis 50 ans pour les ouvrages et les éloges académiques qu’il appelle des masques à tous visages.

 

15

On bannira des conférences l’aigreur et l’intérêt : on n’y distribuera point de jetons, la compagnie se ressouvenant de la raillerie d’Aristophane sur les Athéniens qui mettaient à deux oboles le prix des heures qu’ils donnaient aux délibérations publiques7.

16

On ne composera point de dictionnaire, ne prétendant point tyranniser l’usage ni usurper sur le public l’empire de la langue qui lui appartiendra de possession immémoriale ; on se contentera d’augmenter le dictionnaire néologique à mesure qu’il paraîtra des phrases précieuses et des mots bizarres, pour marquer qu’on les doit éviter ou de citer comme le dictionnaire de Trévoux les autorités des bons écrivains.

 

17

On ne promet point de rhétorique ni de poétique soit pour ne pas s’exposer à la honte de manquer de parole, soit qu’on n’ait pas l’orgueil de prescrire des règles infaillibles à ceux qui voudront écrire en vers et en prose8.

 

18

La compagnie, loin de s’armer contre les anciens, fera sa principale occupation d’en examiner les beautés et de les faire sentir, et elle croit que cette discussion pourra fournir à la jeunesse des préceptes plus modestes et plus certains que d’imaginer des décisions, ou de produire des exemples pour règles.

 

19

Comme il ne se trouve aujourd’hui que trop d’ouvrages qui s’éloignent de ces illustres modèles, la compagnie les dénoncera au public comme au juge souverain. Elle ne fera cette démarche que pour le progrès des arts, et jamais par la jalousie, ou la mercenaire complaisance qui enfanta la critique du Cid pour plaire au Cardinal animé contre cette pièce.

 

20

Les Académiciens jugeront sévèrement les ouvrages les uns des autres, et recevront avec reconnaissance les critiques, de quelques mains qu’elles viennent, loin de traiter leurs censeurs de fous, éblouis de la gloire de leur compagnie, et de regarder leurs avis comme le dessein ridicule de chercher des taches dans le soleil.

 

21

On ouvrira les portes de l’Académie à ceux qui voudront être témoins de ses exercices, de peur que les assemblées tenues ne soient suspectes d’oisiveté9.

 

22

La compagnie s’engage de célébrer tous les ans en vers et en prose la mémoire du président de Lamoignon qui, après avoir exercé 25 ans l’art de la parole comme avocat général, refusa de faire un noviciat de grammaire dans l’ordre des beaux esprits. Elle mettra son portrait dans la salle des conférences avec ceux de Messieurs Talon, Chauvelin, Baillet, Chapelle, Molière, Pascal, Nicole, La Rochefoucauld, Renard, La Fare, Chaulieu, Le Normand et autres illustres qui se sont tenus derrière le théâtre, tandis que les mauvais auteurs occupaient la scène10.

  

23

La compagnie ne sollicitera point le droit de committimus, ne voulant point s’occuper à plaider. D’ailleurs se croyant trop amie du public pour décliner aucun tribunal.

 

24

L’Académie n’établit point de lois pénales contre ses membres, parce qu’elle ne présume pas qu’il échappe jamais à ceux qu’elle se propose d’élire, des actions de lâcheté et indignes d’hommes d’honneur, ni des bassesses convenables à ces hommes obscurs, plus avides de gain qu’un jaloux de réputation, telles que serait celle d’emprunter à titre d’admirateur le manuscrit d’un illustre mort pour en faire usage à titre de marchand11.

  

25

Si la compagnie, pour exciter l’émulation, propose des prix de l’éloquence et de poésie, elle laissera les sujets au choix des auteurs, soit pour ne pas contraindre le génie, soit pour ôter à la malignité des juges le prétexte de préférer l’exactitude servile à l’essai sublime, exemple Du Jarry à Voltaire12.

26

Elle exclut seulement les affaires d’État en considération de l’édit d’Auguste qui défendit que son nom et ses actions soient loués.

 

27

Les matières de religion en seront encore plus sévèrement bannies, de crainte qu’on n’abuse de sujets si respectables, et que les plaisanteries de Lucien sur les faux dieux ne puissent autoriser l’histoire anagrammatique de Mreo, Enegu et Mliseo13.

28

Encore que quelques bonnes villes, comme Rouen, Orléans, Tours, Saint-Malo voulurent établir par préférence à des compagnies de commerce une compagnie littéraire sur le modèle de celle-ci, l’Académie n’y prétend aucun droit de supériorité et n’en exigera aucun tribut, croyant que le mérite doit égaler toutes les sociétés d’esprit14.

 

29

Si quelque auteur célèbre et fécond éprouve la faiblesse de succomber sous la force armée sans être en état d’en tirer raison, l’Académie demande au public s’il tiendra cet homme pour déshonoré ou s’il le consolera par l’exemple de Boissat, cet académicien français qui reçut à Grenoble cent coups de bâton des gens de M. le Comte de Saulx.

 

30

La Compagnie a choisi pour son libraire l’imprimeur de l’éloge de Torsac, de Mathanasius, du Dictionnaire néologique, de la Lettre d’un rat calotin, en sorte que c’est une marque presque infaillible des bonnes pièces que d’être de son impression. En conséquence il est défendu aux académiciens de se servir de Jean-Baptiste Frappart père et fils, de Michel Blondinet et de Grégoire.

 

31

L’Académie ne se donnera pas de sitôt un historien ; ce ne sera qu’après avoir rendu de bons et longs services à la République des Lettres qu’elle s’érigera un pareil trophée et alors, pour ne pas confier au hasard la gloire des illustres morts, elle cherchera un écrivain irréprochable dans son jugement et d’un goût sûr et délicat, et qui ne lâche point d’équivoque dans les éloges. Par le même principe, elle ne sacrifiera jamais la mémoire d’un académicien illustre à la justification d’un académicien médiocre.

 

32

Si l’Académie, forcée de céder à des protections insurmontables, reçoit un auteur, le lendemain du jour qu’il aura été sifflé du public, elle tâchera de couvrir la honte du sujet, loin de la lui faire sentir le jour de sa réception15.


  • 1. On ne prétend point railler l’histoire de Pellisson en rapportant ses propres paroles, mais faire rougir l’Académie de ses retranchements honteux en lui remettant devant les yeux sa règle e l’esprit de ses fondateurs.
  • 2. Voyez comment le chancelier Séguier se comporta lorsque son secrétaire voulut entrer à l’Académie. Pellisson, page 190.
  • 3. Le nombre de quarante dont elle doit être composée. Pellisson, page 233.
  • 4. Monsieur de Montesquieu s’étant déclaré auteur des Lettres persanes les avaient désavouées pour entrer à l’Académie en 1728.
  • 5. Pellisson, page 364. Il a prophétisé que cet abus entraînerait la ruine de l’Académie.
  • 6. Pellisson, page 72.
  • 7. Quoique la matière de ces discours soit toujours la même, l’art oratoire est tellement un Protée que par leurs formes différentes, ils paraissent toujours nouveaux. Olivet, page 179. Les Protée d’aujourd’hui causent-ils des surprises bien agréables ?
  • 8. Pellisson, page 34.
  • 9. Pellisson, page 27. Il rapporte un statut tout contraire, page 86.
  • 10. Le seul titre de comédien empêcha Molière d’entrer à l’Académie, qui s’est depuis bien réconciliée avec cette profession.
  • 11. Anecdote sur l’édition du Banquet de Platon de Racine, 1732.
  • 12. Pièce de M. de Voltaire, imprimée à Amsterdam, 1724, page 157. Voici comme il s’explique : L’ode suivante fut présentée à l’Académie française en 1714 au sujet des vœux de Louis L’ode suivante fut présentée à l’Académie française en 1714 au sujet du vœu de Louis 13, que Louis 14 venait d’accomplir en faisant construire l’autel de Notre-Dame de Paris. La pièce de M. de Voltaire ne remporta point le prix. L’Académie la mit au-dessous de celle de l’abbé Du Jarry que le public trouva très mauvaise, et qui commence par ces trois vers : Enfin le jour paraît où le saint tabernacle  / D’ornements enrichi nous offre un beau spectacle / La mort ravit un roi plein d’un projet si beau. L’Académie ne s’aperçut point de tous les défauts de cette pièce qui est très plate, et où l’on trouve des pôles glacés et des pôles brûlants, et jugea à propos de la couronner. Voyez le recueil de l’Académie 1714 chez Coignard. Faut-il s’étonner que ceux qui ont du talent pour les vers ne veuillent plus composer pour les prix de l’Académie. Monsieur de Voltaire en a dégoûté bien des gens, et les prix ont été en proie aux Pradons ou aux Pellegrins, et après eux à des rimeurs qui leur sont inférieurs.
  • 13. Voyez la République des lettres, novembre 1684.
  • 14. L’Académie française s’arroge un droit de fief sur celles de Soissons, Marseille et en exige un tribut.
  • 15. Voyez la réponse dure de l’abbé Regnier Desmarets à la réception de M. Danchet en 1712, peu de temps après la représentation du Ballet des amours de Vulcain. L’abbé Regnier fit des reproches au pauvre auteur aussi cruels que la manière dont le parterre avait reçu l’ouvrage lyrique. Et le jour glorieux de l’installation à l’Académie renouvela les blessures que le poète avait reçues à l’Opéra.

Numéro
£0427


Auteur
Roy


Références

Bouquet académique, p.5-20

Mots Clefs
Projet de statuts d'une nouvelle académie