Consultation sur la maladie de Françoise Langard, au mois de novembre 1735

Consultation sur la maladie de Françoise Langard, au mois de novembre 17351

Aujourd’hui, premier samedi de novembre, Mrs les docteurs, assemblés dans la salle haute des Ecoles, selon l’usage observé tous les mois pour consulter sur les maladies extraordinaires, il leur a été présenté Françoise Langard, fille majeure, demeurante à Paris au vieux Louvre, paralytique de presque tous ses membres, affligée d’un engourdissement de nerfs, et d’un épuisement d’esprit qui lui ôte la faculté de parler et d’écrire, ayant la vue trouble, égarée et incapable de discerner les objets, le corps enflé, bouffi et couvert de plaies et blessures reçues en différents temps, affectée d’un dégoût de tous bons aliments et travaillé d’un appétit déréglé pour toute nourriture malfaisante, telle que chair de chats ou autres ; enfin menacée d’un anéantissement total et d’autant plus prochain qu’elle paraît ne pas sentir sa situation déplorable.

La salutaire faculté ayant examiné les symptômes d’une maladie si compliquée, et n’ayant su en attribuer la cause à l’air que respire Françoise Langard, vu l’embonpoint et la santé, dont jouissent ses deux sœurs vivant sous le même toit2, elle a décidé que la corruption était inhérente au sujet même, et a nommé pour interroger et assister la malade Mrs Sylva et Boyer, qui ont rapporté que la malade, élevée par Richelieu, son père, et Séguier, son curateur, avait d’abord vécu d’un régime assez exact, mais que depuis vingt ans, elle avait eu le malheur de s’abandonner avec trop peu de réserve à quelques personnes dont le commerce avait altéré son tempérament, que l’habitude irritant la débauche, elle avait reçu dans ses bras des gens de toute espèce, non seulement ducs, magistrats et prélats qui, après avoir abusé d’elle, loin de contribuer à sa guérison, l’ont traitée avec les derniers mépris, mais encore des comédiens3, des pédants et des précepteurs4, des apothicaires5, des maltôtiers6, des garçons tailleurs7, auxquels elle est livrée indispensablement trois fois la semaine ; qu’elle s’était aussi corrompu la masse totale du sang, et que pour pallier le progrès du venin, elle avait essayé depuis peu une dose de poudre de chartreux d’Utrecht8, mais que cette potion n’avait opéré en elle qu’un ébranlement inutile et des nausées infructueuses.

Sur le rapport des commissaires et sur l’inspection réitérée de la malade, Messieurs nos anciens ont jugé qu’elle était incurable, et qu’il ne fallait pas commettre l’honneur de l’art et risquer des remèdes sur un sujet usé, affaibli et entièrement ruiné. Mais nos jeunes maîtres, curieux d’expérimenter, ont conclu pour le soulagement de la malade, pour la satisfaction du public et pour l’honneur de la faculté que, quelque désespérée que parut Françoise Langard on pourrait hasarder

1°. l’application des ventouses pour rappeler à la malade un peu de sensibilité,

2°. la scarification de la langue épaissie et chargée d’humeurs peccantes,

3°. les potions astringentes pour réparer les relâchements,

4°. l’ouverture abondante des veines pour opérer l’écoulement du sang impur et procéder ensuite à la transfusion proposée dans des cas moins urgents,

5°. l’amputation de plusieurs membres pourris qui attirent à eux la nourriture,

6°. la combinaison de plusieurs remèdes mercuriels pour procurer les évacuations nécessaires et faire corps neuf.

 

On avertira le public des accidents qui surviendront, des obstacles que l’on surmonte et des progrès de la cure.

 

Arrêté en l’assemblée de la faculté de médecine, le premier samedi de novembre 1735. Signé Bailly, doyen.

  • 1. Pièce allégorique contre l’Académie française
  • 2. L’académie des Inscriptions et celle des Sciences.
  • 3. Néricault-Destouches, comédien à Strasbourg, dans la troupe de Quinault.
  • 4. Sallier et Terrasson, précepteurs.
  • 5. Alary, garçon apothicaire à la Montagne Sainte-Geneviève.
  • 6. Mallet, traitant du dixième.
  • 7. Hardion, ci-devant garçon tailleur.
  • 8. Les tragédies de Crébillon sont attribuées à un des chartreux retirés en Hollande.

Numéro
£0290


Année
1735


Références

Clairambault, F.Fr.12706, p.23-25 - Arsenal 3133, p.336-39

Mots Clefs
Pièce allégorique contre l’Académie française