Extrait du 2ème tome des Mémoires de Sully

Extrait du 2ème tome des Mémoires de Sully

vers le milieu du onzième chapitre

Pendant le cours de l’année 1602 il se passa plusieurs autres affaires en France, non point tant de conséquence que les passées ; pour cette raison, en laisserons-nous les particularités à ceux qui feront l’histoire entière, et nous contenterons de vous ramentevoir le sommaire de quelques-unes. La fanfaronnerie de 3 ou 400 avocats du Palais à Paris, lesquels, pour ce que le Parlement, suivant l’injonction faite à lui par le Roi, sur la plainte rendue à Sa Majesté par M. de Luxembourg contre quelques-unes de ces harpies, qui n’avaient point eu honte de lui demander 1500 écus pour plaider une sienne cause, avait, pour régler leur salaire, ordonné qu’ils bailleraient quittance de tout l’argent qu’on leur baillerait et recevraient les pièces des parties par inventaire sous leurs récépissés, s’en allèrent au greffe de la Cour pour y remettre leurs chaperons et protester de cesser leur caquet. De quoi les baguenaudiers et pédants firent de grands cancans, tout ainsi que si le royaume dût périr pour être purgé de ces chicaneurs, lesquels refuseraient impudemment d’obéir aux bonnes intentions du Roi, arrêts de la cour de parlement des pairs de France et ordonnances du royaume résolues en pleines assemblées d’État. Que si Sa Majesté eût voulu croire M. de Sigogne, elle n’eût pas cédé si facilement aux sollicitations d’un tas de cajoleurs de cour (qui semblent n’y être que pour faire des exclamations et admirations de tout ce qu’ils voient et entendent, et favoriser toutes sortes de mollesses et fainéantises) et à leur persuasion changer soudainement une chose tant sainte et si bien ordonnée ; car lorsque Sa Majesté parla tout haut dans son cabinet des grandes instances qui lui étaient faites sur le sujet des audiences cessées et des raisons par eux allégués, le Sieur de Sigogne prit la parole et dit, comme s’il eût été en colère et piqué contre cette race de gens : Parbleu, Sire, je ne m’en étonne pas, car voici des gens qui montrent bien ne savoir à quoi s’occuper de bon, puisqu’ils se tourmentent tant et s’alambiquent ainsi l’esprit pour des choses frivoles et de néant ; car vous diriez à les entendre criailler que l’État s’en va perdu s’il manque de clabauderies affinées et de ruses pédantiques ; comme si le royaume du temps de ces grands rois, Mérovée, Clovis, Clotaire le Grand, Charles-Martel, Pépin, Charlemagne, Philippe-Auguste, Saint-Louis, Philippe le Bel et Charles le Sage, pendant le règne desquels les parties ne se servaient ni de procureurs, ni d’avocats, n’était pas aussi florissant qu’il peut être aujourd’hui, que nous sommes mangés de cette vermine ; et pour montrer que mon dire est véritable, il se verra que dans la première lettre royale du protocole de la Chancellerie, est intitulée lettre de grâce à plaidoyer par procureur que si néant. Mais notre siècle est si malheureux que de ne se vouloir passer de cette racaille (qui ne sert la plupart qu’à détruire la noblesse et à ruiner le trafic, n’y ayant artisan, pasteur, laboureur, ni même manœuvre qui ne soit plus utile dans un pays que cette fourmilière de gens qui s’enrichissent de nos folies, et des ruses et cautelles qu’ils inventent pour pervertir la vérité, le droit et la raison) que si, dis-je, l’on ne se veut pas passer d’eux, que l’on leur ordonne de continuer leurs vacations ordinaires dans huit jours, sous les conditions et règles apposées par la cour, et à faute de ce faire, qu’ils aient à se remettre tous au trafic et à l’agriculture, d’où ils sont sortis, ou de s’en aller un mousquet sur le col servir en Hollande contre les ennemis de l’État ; car lors l’on les verra courir pour reprendre ces magnifiques chaperons, comme vermine vers un tas de froment… Duquel discours le Roi fit des éclats de rire et dit : Il n’y a point de doute que Sigogne, quoiqu’il ait dit tout ceci en colère et avec aigreur, n’ait raison, et que le meilleur ne fût d’en user ainsi ; mais qu’il reconnaissait bien qu’il serait tellement importuné de plusieurs qui étaient près de lui et avaient alors tant d’autres fantaisies de plus grande importance dans la tête, car aussi était-il au plus fort de ses agitations, touchant les restes de la conspiration de M… [sic] et associés, que pour s’embarrasser davantage l’esprit, il voulait remettre à une saison plus opportune le règlement des procureurs, avocats et juges, d’autant qu’ils avaient tous besoin.

Numéro
£0230



Références

 Maurepas, F.Fr.12633, p.381-84 - F.Fr.10475, f°323-324 - F.Fr.10476, f°2 - F.Fr.15146, p.438-45 - F.Fr.25570, p.664quater-quinter - BHVP, MS 659, p.145-52

 

 

Mots Clefs
Parallèle entre deux actions politiques du corps des avocats