Nouvel entretien familier de Pasquin et Marphorio sur la direction actuelle de l’Opéra

Nouvel entretien familier de Pasquin et Marphorio

sur la direction actuelle de l’Opéra

 

Marphorio

Bonjour, Pasquin, je suis bien aise de te voir.

 

Pasquin

Eh bien ! regarde-moi

 

Marphorio

Oui, vraiment, je veux te regarder et je veux aussi te demander des nouvelles.

 

Pasquin

Quelles nouvelles ?

 

Marphorio

De l’Opéra de Paris.

Pasquin

Tu n’y penses pas, Marphorio, de me demander de pareilles nouvelles. Est-ce que tu ne sais pas que depuis qu’il est en mauvais état, je ne m’en entretiens plus.

 

Marphorio

Que me dis-tu ? en mauvais état ? Ce que j’en ai appris depuis un an me donne une idée du contraire.

 

Pasquin

Qu’as-tu donc appris ?

 

Marphorio

Comment, ce que j’en ai appris ? j’ai vraiment appris qu’il n’était plus dans les mains des fripons et que c’était la ville qui le faisait valoir.

 

Pasquin

C’est précisément parce que c’est la ville qui le fait valoir qu’il est dans de très mauvaises mains.

 

Marphorio

Je ne le puis croire. Quand il n’y aurait que le prévôt seul qui s’en mélât, que les quatre échevins, le procureur du Roi, le greffier, le receveur et ce qui compose le royal bureau n’y donneraient pas la moindre attention, cet homme seul est capable de conduire un royaume.

 

Pasquin

Conduire un royaume, un royaume…

 

Marphorio

Non, non, tu ne le connais pas apparemment.

 

Pasquin

Oh ! que si, et j’en ai ouï parler bien différemment.

 

Marphorio

Encore que t’a-t-on dit ?

 

Pasquin

On m’a dit de belles choses de lui qui démentent l’opinion que tu en as.

 

Marphorio

Ne t’a-t-on pas dit que c’est un homme qui a beaucoup d’esprit, qui se connaît à tout, qui est extrêmement versé dans les opérations et qui a un goût infini pour les belles-lettres, qui les fait exécuter à peu de frais, et qui, depuis qu’il est prévôt des marchands, a fait un honneur et un bien infinis à la ville.

 

Pasquin

Non, on m’en a fait un portrait tout différent.

 

Marphorio

J’ai donc été abusé sur son compte.

 

Pasquin

Très grossièrement

 

Marphorio

Dis-moi donc, je te prie, ce que tu en sais de positif, et ce que la Renommée t’en a appris.

 

Pasquin

Je sais que Bernage (c’est ainsi qu’il se nomme) est un petit homme dont la figure est assez comique, fronçant le sourcil, sans autre esprit qu’un certain jeu de mots, suivi d’un patelinage avec lesquels il éblouit la cour et le ministère ; fourbe d’ailleurs et paresseux et menteur au-delà de ce qu’on peut imaginer, joint qu’il ne se connaît à rien ; c’est qu’il est entêté comme une mule, décidant souverainement et sans connaissance de cause, regardant ceux de qui il doit prendre les avis comme ses valets, aimant beaucoup les filles de joie. On dit que celles-ci sont la cause qu’il est souvent sur le grabat à crier miséricorde de la goutte qui le ronge.

 

Marphorio

Voilà un portrait bien affreux, mais que deviennent les affaires dans les mains d’un pareil homme ?

 

Pasquin

Elles languissent.

 

Marphorio

Je m’étonne que le ministère n’y fasse pas plus d’attention.

 

Pasquin

Il ne va guère mieux.

 

Marphorio

Mais enfin, revenons à l’Opéra. Est-il rempli de bons sujets, les pièces que l’on y donne sont-elles bien exécutées ?

 

Pasquin

Il y a peu de bons sujets et ils ne servent presque jamais.

 

Marphorio

Comment donc les pièces sont-elles représentées ?

 

Pasquin

Fort mal. Quand un opéra a été donné deux ou trois fois avec trois ou quatre bons sujets, il est continué pendant deux ou trois mois avec des bateleurs de province qui sont pris.

 

Marphorio

Je n’aurais jamais cru que dans la capitale d’un royaume aussi florissant que celui de France, où ce spectacle se représente toute l’année, l’on néglige à ce point d’avoir un certain nombre de bons sujets qui puissent se suppléer les uns aux autres pour soutenir ce spectacle dans la splendeur et la magnificence que l’opulence de la nation exige.

 

Pasquin

Rien de tout cela, comme je viens de te le dire.

 

Marphorio

Mais dis-moi, je te prie, n’y a-t-il pas quelqu’un chargé du choix des pièces qui doivent être mises au théâtre, de la conduite de la musique, de l’exécution des ballets, de la peinture, des décorations et de la construction des machines ?

 

Pasquin

Ce n’est pas le nombre de personnes qui manquent, il n’est même que trop grand, et on peut comparer la conduite de ceux-ci à celle de ceux qui ont construit la tour de Babel ; ils ne s’entendent ni ne veulent s’entendre les uns ni les autres.

 

Marphorio

Mais comme la musique est la base d’un opéra, dis-moi qui l’a conduit.

 

Pasquin

Deux petits ménestriers, Revel et Francoeur.

 

Marphorio

Ont-ils des talents ?

 

Pasquin

Ils n’en manquent pas, mais ils se donnent bien de garde de les mettre en usage ; ils les réservent pour une occasion à laquelle il y a longtemps qu’ils aspirent, et leur ayant échappée déjà plusieurs fois ils se sont réduits à donner de fortes saignées à la caisse et à faire mal aller la chose.

 

Marphorio

Mais, encore un coup, le ministre, le prévôt des marchands, les échevins et tous ceux qui ont droit de les commander, ne les font-ils pas mieux agir ?

 

Pasquin

Tous, tant qu’ils sont, ils n’y connaissent rien.

 

Marphorio

Le choix et la mise des pièces, comment se décident-ils ?

 

Pasquin

Contre le bon sens.

 

Marphorio

Et les danses, comment sont-elles exécutées ?

 

Pasquin

C’est ce qu’il y a de plus supportable, parce que le nombre des bons danseurs et danseuses est plus grand que celui des acteurs et actrices chantants.

 

Marphorio

Les peintures des décorations sont sans doute de bon goût ?

 

Pasquin

Il n’en a point paru de belles depuis la défection d’un peintre de notre nation, Servandoni, qui travaillait pour ce théâtre.

 

Marphorio

Y a-t-il beaucoup de machines dans les opéras que l’on représente ?

 

Dans les tragédies qui se représentent les hivers, il y en a quelques-unes qui ne sont pas absolument indifférentes. Cependant elles sont de beaucoup inférieures à celles que nous voyons dans nos opéras d’Italie.

 

Marphorio

Il n’y en a donc point dans les opéras d’été ?

 

Pasquin

Peu. L’action des opéras d’été n’est qu’une confusion de danses champêtres. Imagine-toi voir une fête au village, où tous les bergers et bergères sont assemblés et dansent pêle-mêle.

 

Marphorio

Comment appelle-t-on ces sortes de fêtes ?

 

Pasquin

Des ballets.

 

Marphorio

Ces sortes de ballets ou fêtes attirent-ils beaucoup de spectateurs ?

 

Pasquin

Non. Jamais le nombre n’en est si grand, parce que ces spectacles ne sont point intéressants. La plupart des habitants de la ville sont à des campagnes aux environs.

 

Marphorio

Les habits de théâtre sont-ils de bon goût ?

 

Pasquin

Ils n’ont que le coup d’œil et rien de solide ; voilà pourquoi la dépense que l’on en fait continuellement contribue beaucoup à la ruine de la chose ; à ajouter qu’il règne un désordre si grand dans le magasin que l’on peut plutôt l’appeler une fourmilière de voleurs qu’une maison d’économie.

 

Marphorio

Il n’y a donc personne de préposé pour la conduite et le ménagement de ces dépenses ?

 

Pasquin

Je t’ai déjà dit que le nombre des employés pour faire aller ce spectacle ne manquait pas et j’ajoute ici qu’il est composé de plus de 400 sujets de toute espèce qui pillent tous, les uns plus, les autres moins, selon qu’ils sont à portée de le faire.

 

Marphorio

Ce nombre est surprenant ; mais pour satisfaire à toutes ces dépenses, il faut que les recettes soient bien considérables ?

 

Pasquin

Comment considérables ? oui assurément, en, elles le sont. Elles montent annuellement à 4 à 5 cent mille livres, sans compter celles qui ne paraissent pas à la caisse.

 

Marphorio

Ce produit est en effet bien fort, mais n’en est-il pas distrait un quart pour aider à la subsistance des pauvres des hôpitaux ?

 

Pasquin

Il est vrai que cette rétribution avait été établie par la piété du précédent monarque ; mais elle vient d’être supprimée depuis peu par la dissolution des mœurs de ceux qui gouvernent, qui n’ont pas d’autre but que d’enrichir un tas de coquins et coquines qui servent à leur débordement.

 

Marphorio

Dis-moi un peu, qui est celui qui est chargé de la caisse et du détail d’icelle.

 

Pasquin

Un homme qui ne sait ni A ni B.

 

Marphorio

Comment peut-il faire un pareil décompte ?

 

Pasquin

Il a un truchement1.

 

Marphorio

À quoi tous les fonds sont-ils employés ? les sujets étant médiocres, ils ne doivent pas coûter beaucoup ?

 

Pasquin

Ce n’est pas une raison parce que l’on ne se met pas en peine de faire la différence des bons d’avec les mauvais.

 

Marphorio

Cela n’est pas juste.

 

Pasquin

 

Cette administration est des plus pitoyables. C’est pourquoi je t’ai d’abord dit que je ne me souciais pas de m’en entretenir. Il n’y a que trop longtemps que nous sommes sur cette matière. J’en ai une autre plus intéressante à traiter. Ainsi je te laisse et te dis adieu pour aujourd’hui.

 
  • 1. C’est un nommé Magny, garçon fort au fait de ce district.

Numéro
£0424


Année
1751 février


Références

Clairambault, F.Fr.12720, p.203-11 - F.Fr.10478, f°537-541

Mots Clefs
Nouvel entretien familier de Pasquin et Marphorio sur la direction actuelle de l’Opéra. Etat déplorable de cette institution