Le Miserere de M. Chauvelin à Monsieur le cardinal de Fleury la veille de sa disgrâce

125-131

£0177

Le Miserere de M. Chauvelin à Monsieur le cardinal de Fleury la veille de sa disgrâce

 

Misere mei…Éminentissime cardinal-ministre, ayez pitié de moi. Selon vos bontés ordinaires, ne permettez pas que je sois démasqué 

et secundum multitudinem… et selon la multitude de vos bontés pour moi, couvrez mes injustices, mes filouteries, et tant d’arrêts que j’ai scellés après les avoir altérés et rangés le nombre d’arrêts scellés après les avoir changés et arrangés au profit de ceux qui me donnaient plus d’argent.

amplius lava me… Redoublez vos faveurs malgré mes iniquités. J’ai l’ambition d’être duc ; il est bien juste que ma famille passe immédiatement après la vôtre ; décrassez-moi et faîtes disparaître la bassesse de mon origine.

quoniam iniquitatem… Je reconnais toutes mes turpitudes. Le public n’en soupçonne encore que la moindre partie ; j’ai tous mes crimes devant les yeux. Depuis que vous commencez à vous en apercevoir, ils s’élèvent contre moi sans cesse ; ce que j’ai reçu de l’Espagne pour vous porter à conclure le traité de Séville ; ce que j’ai reçu de l’Angleterre pour vous engager sur le point d’exécuter ; la disgrâce de Pelletier Des Forts, la manœuvre de La Motte à Dantzig, l’assassinat de M. de Plélo ; mes hauteurs avec les secrétaires d’État ; mes liaisons secrètes avec les jansénistes ; la suppression de vos dépêches pour envoyer des ordres contraires aux vôtres ; mes friponneries dans les affaires de la Compagnie des Indes ; les actions qui remplissent mon portefeuille ; l’enlèvement des minutes des affaires de Bernard pour les confier à mon fidèle Tessier, l’abus que je me plais à faire de l’autorité de ma place et le mépris marqué des règles les plus inviolables, qui s’est manifesté jusque dans l’exécution du testament de Mme de Verrue ; les manœuvres infâmes dont je me suis servi pour frustrer les créanciers du prince de Carignan qui périssaient de misère, manoeuvre si palpable et si odieuse que l’abbé de Pomponne les a senties et a osé me les reprocher en face ; la trahison des secrets les plus augustes, les perfidies cruelles que j’ai faites au marquis de Brancas ; mon ingratitude envers le maréchal d’Huxelles ; mes intrigues, mon insolence, mes bassesses et jusqu’à la cuirasse de Mahomet Second que ma femme a vendu. Tous ces objets me déchirent et me remplissent de confusion et d’effroi.

tibi soli pecccavi… Malgré cela mon grand crime est d’avoir péché contre vous et d’avoir voulu vous supplanter ; tout le reste, je l’ai fait sous vos yeux et vous n’y avez jamais trouvé à redire ; mais je sens qu’il faut que je périsse aujourd’hui pour vous débarrasser des engagements contradictoires que vous avez pris avec vos voisins. Il faut que ma chute vous mette à l’abri des jugements et des censures du public.

ecce enim in iniquitatibus…Je sais bien que je ne vaux rien, mais est-ce absolument ma faute ? J’ai été conçu dans l’iniquité ; on sait quelle était ma mère, fausse prude qui partageait sa confiance entre son premier laquais et son directeur.

ecce enim veritatem… Vous m’avez révélé tous les secrets du cabinet ; vous ne m’avez pas même caché les marches ténébreuses et les sinuosités obscures de cette prudence qui vous est propre.

asperge me… Jetez donc sur moi un regard favorable ; je deviendrai plus blanc que la neige ; dites un mot et mes ennemis se tairont ; personne n’osera plus vous révéler mes fourberies.

auditui meo dabis gaudium… Vous me rendrez la joie qui m’enivrait depuis dix années ; je sortirai de l’humiliation et de l’abattement où me jette le bruit de ma disgrâce prochaine ; j’y porterai la tête plus haute ; j’en aurai la démarche plus fière et le regard plus assuré ; mon ris même en deviendra plus faux et plus amer.

averte faciem… Encore un coup détournez de votre vue tous mes crimes ; oubliez-les et tout le monde feindra de les oublier.

cor mundum… Si je ne change pas de cœur, je changerai de système ; je ferai mieux ma partie et mon ambition n’éclatera qu’à propos.

ne projicias me…Ne m’éloignez point de la cour et si vous m’ôtez votre confiance, au moins ne n’ôtez pas ma place ; vous mourrez peut-être dans peu.

redde mihi laetitiam… Rendez-moi le crédit qui fait tout mon salut ; prêtez-moi cet appui qui fait l’âme et le destin de la cour.

docebo iniquios vias tuas… Je donnerai un tour heureux à vos démarches auprès de ceux qui vous haïssent ; je vous raccommoderai avec la reine d’Espagne et j’engagerai M. le Duc à dire du bien de vous.

libera me de sanguinibus… Délivrez-moi des ennemis qui m’environnent et qui sont altérés de mon sang, vous qui êtes le Dieu qu’on adore ; l’abbé Couturier, les jésuites, le parlement, tant d’autres, le maréchal de Noailles, tous n’attendent que leur proie pour la déchirer ; ne me livrez point à eux, et bientôt cette grâce constante passera pour un acte de justice.

domine labia mea… Rendez-moi la parole que j’ai perdue il y a plus de trois mois, que je ne sais que dire aux ambassadeurs et aux ministres étrangers et que je ne fais que ricaner au nez de ceux qui me parlent.

quoniam si voluisses… Si je pouvais vous apaiser avec quelques millions, je vous les compterais tout à l’heure ; mais de quoi cela me servirait-il ? Vous êtes  la source et d’ailleurs vous n’aimez dans les richesses ni l’éclat, ni les dehors.

sacrificium… Je n’ai donc que mes regrets à vous offrir. Hélas ! croyez qu’ils sont bien sincères ; il me déplaît fort de n’avoir pas réussi.

benigne fac, Domine… Continuez donc dans votre bonne volonté pour moi et pour tous les intrigants dont la fortune se trouve liée avec la mienne. Laissez-moi accumuler de nouvelles richesses afin que je puisse achever l’acquisition de la Brie et bâtir à Grosbois un superbe château.

tum acceptabis… Je ferai mettre vos armes à côté des miennes, et ce sera là le premier monument de ma reconnaissance, et mon fils qui n’est propre à rien autre chose, ira assidûment faire sa cour à vos neveux.

 

Numéro
£0452


Notes

Autre version en £0177


Références

F.Fr.15141, p.125-11

Mots Clefs
Le Miserere de M. Chauvelin à Monsieur le cardinal de Fleury la veille de sa disgrâce