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Les miracles futurs de M. l’évêque d’Utrecht / Tarif pour les différentes espèces de miracles, évalués à leur juste prix / Litanies de saint Pâris

Les miracles futurs de M. l’évêque d’Utrecht proposés par souscription

Les miracles incroyables et très singuliers qu’il a plu à la Toute-puissance invincible de la Grâce d’accorder aux mérites du bienheureux appelant M. saint Pâris, nous font espérer que la bonne cause que le saint diacre a si bien défendue jusqu’à la mort, triomphera enfin des erreurs de l’Église romaine, et de l’aveuglement pitoyable de tous les pasteurs du monde chrétien. Car c’est une chose admirable et digne de remarque que la vraie doctrine de la Grâce, quoique si bien prouvée par les libertés de l’Église gallicane et les consultations des avocats, allait succomber faute de raisons, si la vérité ne s’était pas fait jour par une de ces étonnantes ressources dont l’histoire des Ariens et des Donatistes fournit déjà des exemples.

Saint Augustin qui n’entendait pas nos maximes, disait de son temps : Rome a parlé, la cause est finie. Quel langage ! Non, il faut dire aujourd’hui saint Pâris fait des miracles, la cause est finie. En effet que les molinistes viennent désormais nous accabler de raison, nous convaincre de schisme et d’hérésie et nous prêcher cette vieille vertu de commission qu’o ne connaît plus, nous n’avons qu’un mot à leur répondre et ce mot est sans réplique : Saint Pâris fait des miracles. En vain nous diront-ils « Qu’est-ce qui les a vus, ces miracles ? Où en sont les procès-verbaux, les témoins non suspects, les attestations de médecins ? Pourquoi saint Pâris ne guérit-il que la canaille ? Pourquoi les gens guéris sont-ils encore malades ? » Il est vrai, répondrons-nous, personne n’a vu les miracles, mais tout le monde les croit ; et ce qu’il y a de plus admirable, c’est que tels et tels qui ne croient pas les miracles de l’Évangile sont les plus ardents à publier ceux de saint Pâris, et tel qui ne croirait pas un vrai miracle qu’il verrait de ses yeux croit ceux de saint Pâris sans les avoir vus. Ô vertu admirable d’une sainte invention ! Ô heureux l’effet d’une industrieuse et zélée cabale ! Ô merveilleux fruits d’une libéralité généreuse !

Qu’on ne nous dise donc plus qu’il faut respecter les décisions de l’Église ; saint Pâris les a méprisées et il fait des miracles. Qu’on ne nous dise plus que l’Église de Rome est la mère et la maîtresse de toutes les Églises et le centre de l’unité catholique ; saint Pâris a insulté l’Église de Rome et il fait des miracles. Qu’on ne nous objecte plus ces passages tant rebattus de saint Irénée, de saint Jérôme, qu’il est nécessaire pour être catholique que toutes les Églises conviennent avec celle de Rome, à cause de la prééminence de son autorité. Quiconque est uni à la chaire de Saint-Pierre, je suis uni à lui. Quiconque mange l’agneau hors de cette maison est un profane. M. Bossuet a bien su le croire, lui qui disait que Pierre vit dans ses successeurs et parlera toujours dans sa chaire. Quesnel lui-même a été assez bon pour l’enseigner. C’est que la vérité n’avait pas encore percé les nuages qui l’étouffaient ; saint Pâris n’avait point encore fait de miracles.

Que je vous plains, Ô savants Pères de l’Église et célèbres docteurs de ce que Dieu ne vous a pas réunis à ces jours lumineux dont il favorise son petit troupeau ! Vos préjugés pour l’autorité du Saint-Siège vous faisaient respecter toutes ses décisions. Vous établissez comme un principe incontestable que le jugement du chef de l’Église, uni aux pasteurs, était une règle inviolable qui devait captiver l’esprit sous le joug de la foi. Vous mettiez au nombre des schismatiques quiconque avait l’audace de s’élever contre un jugement dogmatique porté par le corps des pasteurs. Quelle simplicité ! Saint Pâris fait des miracles. Vous étiez dans l’erreur.

Car admirez la fécondité de ce principe. Saint Pâris est mort rebelle à l’Église, et il fait des miracles. Donc on peut être agréable à Dieu et résister à l’Église. Saint Pâris était plusieurs années sans faire ses Pâques et il fait des miracles. Donc l’obligation de faire ses Pâques est une obligation frivole. Saint Pâris condamnait la Constitution comme une bulle pleine d’erreurs capitales et il fait des miracles. Donc cette bulle est en effet pernicieuse et erronée, car c’est un principe certain, et qui fait le fondement de votre foi, que toute conduite et toute doctrine qui est autorisée par des miracles, c’est Dieu même qui par là déclare que le Pape et tous les évêques du monde chrétien sont dans l’erreur, et quelle erreur ! une erreur monstrueuse qui renverse les dogmes fondamentaux de la religion.

Les molinistes ont senti toute la force de ce raisonnement, et ils font les derniers efforts pour l’éluder en contestant la vérité des miracles de saint Pâris. Mais qu’ils connaissent peu les pieuses adresses des âmes zélées pour la vérité ! Ils ont refusé de reconnaître un seul miracle et nous leur en avons fourni plus de cent, tous miracles évidents, dont nous étions si sûrs que nous invitions dès la veille à les venir voir le lendemain. Ils ont découvert que nous payions de faux malades pour se dire guéris par miracle, et nous en avons fait retomber tout l’odieux sur eux-mêmes, en assurant à quiconque nous voulait croire que c’étaient les molinistes qui apostaient tous les malades qui n’étaient pas guéris. Ils ont soutenu qu’aucun vrai malade n’a été guéri, si ce n’était par les remèdes des médecins. Nous avons soutenu le contraire avec cette hardiesse qui nous est familière et on nous a crus ; ils ont découvert que la guérison d’Anne Le Franc n’était qu’une imposture, parce qu’elle est après le miracle aussi malade qu’auparavant, et nous les avons mis hors de combat en faisant disparaître cette sainte fille, afin qu’on ignore son état. Ô pieuse et salutaire crédulité ! Que les défenseurs de la vérité sont heureux d’avoir à faire à un peuple si religieusement crédule ! Un mensonge grossier le persuade, un ouï-dire lui tient lieu de démonstration ; un souffle l’agite ; un léger bruit le met en mouvement. Il voit courir, il court ; il entend crier, il crie ; on lui dit qu’on voit, il ouvre les yeux et croit voir aussi ; il a cru voir, rien ne peut plus le détromper. Il aime son erreur, il s’en fait une idole de religion et traite d’impie quiconque entreprend de le désabuser.

Encore une fois, on a beau dire qu’aucune personne sensée ne croit des miracles faits à la douzaine, préparés dès la veille, achetés à prix d’argent, débités par des gens indignes de foi, publiés par une cabale, démontrés faux par les informations, contredits par les médecins et dont tous les gens désintéressés font des plaisanteries. Oui, je l’avoue, encore deux ans et on aura honte de les avoir crus ; mais on les croit à présent et ils font leur effet. Le peuple est séduit, les molinistes sont décriés ; l’Église de Rome en gémit, l’incendie est tout préparé, la cour est alarmée, la religion est effrayée ; à peine deux évêques osent-il parler. Victoire, nous allons triompher !

Mais ne nous flattons point ; pour peu que la comédie de Saint-Médard dure encore, le peuple, qui aime la nouveauté s’en ennuiera et sera rebuté. Il ne faut qu’un malheur pour dévoiler les pieux artifices de la sainte cabale et nous voilà décriés à jamais. C’est donc une nécessité de transporter la scène ailleurs, et aussi bien toutes les neuvaines et les doubles neuvaines sont finies ; toutes les offrandes sont faites ; le quartier est éloigné et la ferveur des pèlerins se ralentit. Nous pourrions absolument nous fixer à Saint-Séverin. Nous y avons le tombeau d’un de nos illustres confesseurs, presque martyrs. M. Desengiers, si célèbre par la doucereuse amertume de sa charité, et la fureur chrétienne de son zèle. Déjà même on a préparé cette nouvelle scène par quelques faits merveilleux qu’on a hasardés dans le public pour sonder ses dispositions, mais la tentative n’a pas assez bien réussie ; c’est trop à la fois, dans la même ville, deux boutiques de miracles ; ce serait élever autel contre autel ; il faut dépayser nos ennemis : où les renverrons-nous ? Il n’y a point à balancer : c’est à Utrecht.

C’est là qu’un saint évêque, colonne inébranlable de l’Église, l’Athanase de nos jours, gémissant sous le poids des années et déjà privé de l’usage du sens commun dans les délires béatifiques d’une sainte opiniâtreté, attend la récompense qui est due à la fermeté de sa foi et à sa soumission à l’Église. N’en doutons point, ce saint a été trop humilié pour n’être point exalté par l’éclat des plus grands miracles. Il faut que toute la terre connaisse l’injustice des pontifes qui l’ont excommunié, l’ignorance, la passion, l’impiété des évêques qui l’ont retranché de leur communion, la science et la piété des moines apostats qui le canonisent. Oui, nous osons le dire : tout ce que saint Pâris a fait jusqu’ici n’est que le prélude des merveilles qu’on verra dans peu à Utrecht. Déjà des personnes pieuses composent de belles oraisons et des litanies très dévotes en l’honneur du saint. Déjà plusieurs personnes qui se portent bien se disposent à être malades en ce temps-là, et on en a trouvé de toutes les espèces, excepté des gens qui veuillent mourir pour être ressuscité. Mais comme il pourrait y avoir de la confusion dans la distribution des miracles, et qu’il nous est revenu quelques plaintes au sujet de ceux de saint Pâris, nous avons cru devoir donner au public l’avis suivant.

 

Conditions proposées aux souscripteurs

1. Si quelqu’un veut être guéri, il faut qu’il ait très peu ou point de mal, car si le mal est réel, nous ne répondons rien.

2. Il faut que le malade, exagérant son mal, jette les hauts cris, lors même qu’il ne souffre point. Cette précaution est nécessaire pour avoir des témoins et donne une grande certitude au miracle.

3. Il faut, dans le cours du pèlerinage et de la neuvaine, prendre un air de grande piété et de confiance aux mérites du saint, publier partout ses louanges, répandre le bruit de plusieurs miracles déjà opérés ; tout cela impose aux esprits crédules, et comme leur nombre est très grand, en moins de rien ces pieux mensonges produisent un merveilleux effet.

4. Il faut éviter la visite et la rencontre des médecins, chirurgiens et incrédules de cette espèce, car ces gens-là gâtent toute notre besogne.

5. Il ne faudra pas laisser de prendre secrètement des remèdes pendant la neuvaine, car s’ils produisent quelque effet réel, on aura soin de l’attribuer à la grande vertu du saint.

6. Il ne faut point se faire un scrupule de pareils mensonges, parce que c’est pour défendre la vérité, et c’est d’ailleurs le privilège des pasteurs du petit troupeau.

7. Après la guérison, c’est-à-dire le jour que le miracle devra être fait, il faudra le publier avec un grand zèle, soit qu’on soit guéri ou non, sans écouter les reproches de sa conscience et sans craindre d’être démenti, parce qu’on est assuré de dix mille bouches qui publieront aussitôt le miracle par toute la France, et de plus de cent mille sots qui le croiront.

 

Tarif pour les différentes espèces de miracles, évalués à leur juste prix. 1731

 

1. Pour la résurrection d’un mort : rien, parce qu’on est déterminé à n’en point faire et cela pour raison.

2. Pour un soi-disant paralytique depuis 20 jusqu’à 30 #, selon la difficulté du personnage.

3. Pour un soi-disant hydropique, 10 # seulement, parce que le rôle est aisé, mais si c’est une fille soi-disant hydropique, elle paiera au contraire 10 #, vu l’utilité du miracle.

4. Pour un soi-disant aveugle10 #

5. Pour un soi-disant borgne4 #

6. Pour un boiteux,6 #

Mais s’il est d’Orléans, 25s seulement.

7. Pour un sourd des deux oreilles6 #

8.  Pour un sourd d’une oreille3 #

9. Pour un manchot 6 #

Mais s’il n’est Normand10 #

10. Pour un soi-disant muet6 #

Mais si c’est une fille ou une femme, vu la difficulté du personnage, 20 #, d’autant plus qu’il y en a eu une à Saint-Médard, notablement lésée, n’ayant reçu que 25s pour avoir fait la muette pendant huit jours.

11. Tous les malades susdits auront soin de se mettre bien au fait de leur rôle, et pour cela, s’ils ne sont déjà mendiants, ils se feront exercer suffisamment par les gueux et faux estropiés qui courent le monde ou qui habitent aux portes des églises.

 

Mais outre les gratifications ci-dessus mentionnées, comme il est juste de récompenser le zèle des personnes pieuses qui voudront achalander la boutique aux Miracles, nous avons aussi cru devoir régler ce qu’on donnera à chacune d’elles selon leurs mérites et qualités

1. Pour un père de l’Oratoire6 #

2. Pour un chanoine régulier6 #

3. Pour un bénédictin8 #

4. Pour un jésuite, s’il en vient,1000 #

Pour ce qui est des capucins, on leur défend d’y paraître sous peine d’être maltraités en leur personne comme à Saint-Médard.

5. Pour des abbés ou ecclésiastiques1 #

6. Pour un libertin soi-disant converti, surtout si c’est un abbé bien décrié dans le monde20  # et franche lippée.

7. Pour quelqu’un soi-disant aposté par les molinistes pour dénier leurs miracles6 #

8. Pour un chœur de femmes et de peuple poussé à crier miracle à tout événement200 #

9. Quant aux dames de la Grâce, on les mettra à contribution pour fournir à tous les frais ci-dessus et on choisira parmi elles trois des plus habiles théologiquement pour tenir dans la sacristie le bureau des Miracles, comme à Saint-Médard.

 

Dernier avis

On donnera dans le temps les oraisons et prières dévotes en l’honneur du saint ; mais comme on a oublié dans la Vie de saint Pâris d’y ajouter des litanies composées en son honneur, nous allons les donner ici pour l’édification publique et pour satisfaire la piété de la petite Église.

 

Litanies de saint Pâris 1731

Grand saint qui guérissez tous ceux qui se portent bien, délivrez-nous des maux que nous n’avons point.

Grand saint qui fait parler les femmes qui ne sont point muettes, faites taire toutes les femmes docteurs.

Grand saint qui rendez la vue aux clairvoyants, guérissez les molinistes de leur aveuglement.

Grand saint qui guérissez les hydropisies suspectes, sauvez l’honneur des filles à qui la Grâce a manqué.

Grand saint qui ne faisiez point vos Pâques, dispensez-nous du précepte de l’Église.

Grand saint qui avez appelé et réappelé au futur concile, affermissez-nous dans le mépris des décisions de l’Église.

Grand saint qui ne croyiez point au Pape, affermissez-nous dans l’obéissance que nous devons aux avocats.

Grand saint qui ne croyiez pas que Jésus-Christ soit mort pour tout le monde, apprenez-nous s’il est mort pour nous.

Grand saint qui croyiez que l’homme n’est libre ni dans le bien ni dans le mal, apprenez-nous comment nous méritons la peine ou la récompense.

Grand saint qui croyiez que l’homme n’a pas toujours la Grâce, apprenez-nous si nous l’avons.

Grand saint qui avez si courageusement résisté à l’Église, apprendrez-nous comment vous aviez de la foi.

Grand saint qui ne croyiez pas qu’on pût entendre la messe en état de péché mortel, dispensez-nous de l’obligation de l’entendre.

Grand saint qui croyiez que les meilleures actions des infidèles sont des péchés, dispensez-les d’honorer leurs pères et leurs mères.

Grand saint qui croyiez que toutes les actions faites en péché mortel sont des péchés, dispensez-nous de l’obligation de faire l’aumône et de prier Dieu pour leur conversion.

Grand saint qui étiez plus savant que tous les évêques du monde chrétien, dissipez les ténèbres qui couvrent la face de l’Église.

On délivrera les souscriptions chez Nicodème Caffart, marchand de miracles, à l’enseigne de la Bonne foi, rue des Bourdes

Numéro
£0386


Année
1731




Références

F.Fr.10476, f°130-138 - F.Fr.15145, p.115-145


Notes

Rarissime satire anti-janséniste, pleine de verve et d’une belle qualité littéraire