Extrait d'une lettre écrite de Soissons

Extrait d’une lettre écrite de Soissons, du 28 octobre 1731

 

La veuve Tassin, âgée de 24 ans, qui n’est ni laide ni mal faite, d’un genre d’esprit très doux, mais fort borné, n’ayant été que 18 mois mariée, est la première consœur d’une nouvelle Confrérie de Marie Alacoque, érigée depuis peu de temps par M. Languet, notre ancien évêque et nouvellement archevêque de Sens ; cette sainte Alacoque ayant pondu celle-ci, a donné à la ville de Soissons une scène des plus extraordinaires, le vendredi 8 du mois de septembre dernier, et qui mit très en colère un de nos habitants qui, dévoré du zèle de la maison du Seigneur, n’a pu souffrir sans murmure cet abus de notre sainte religion. Sainte Tassin, le jeudi, veille de ce grand jour destiné pour une si grande cérémonie et une si belle fête, fit ses adieux à plusieurs personnes de sa connaissance, disant qu’elle devait partir le lendemain pour ce grand voyage que personne n’est guère curieux de faire ; mais comme elle était sûre de la place qu’elle devait y occuper, la joie de son cœur éclatait sur son visage et avait mis l’allégresse dans le cœur de ceux qui étaient destinés pour être les témoins de cette assomption ; car son confesseur l’avait qualifiée du nom de Vierge, et avait tenu plusieurs assemblées pour recueillir toutes les merveilles qui lui avaient été révélées dans ses extases. Le jour destiné pour les faire éclater, tous les pauvres crédules firent naufrage au port ; car la veuve Tassin avait prédit sa mort pour ce jour-là, et après avoir communié à l’église le même jour, vint se mettre au lit, et y reçut des mains de son confessseur le saint viatique et l’extrême-onction ; l’on forma à sa paroisse son agonie, on lui dit les prières, et lorsqu’on la crut morte, son confesseur lui baisa les pieds, et plusieurs spectateurs en firent autant à son imitation. Je ne sais pas si quelque malintentionné ne la mordit pas au pied (car il y a toujours des faux-frères dans toutes les assemblées, si saintes qu’elles puissent être). Elle ressuscita tout à coup, se leva et dit que le Seigneur avait prolongé ses jours, qu’il fallait qu’elle s’allât montrer au peuple, que c’était l’ordre de Dieu. Aussitôt plusieurs s’offrirent à lui servir de femme de chambre ; on l’habilla de ses beaux habits, et une dame la soutenant sous les bras, sortit ainsi de chez elle et alla dans une promenade publique, suivie de tous les spectateurs de son agonie et de la populace, jusqu’aux petits enfants qui lui reprochaient l’abus des sacrements. Cette suite peu gracieuse grossissant de plus en plus par tous les polissons de la ville, elle fut dans la nécessité d’entrer dans la maison d’une dame de ses amies, où elle passa la nuit pour éviter la foule qu’avait attirée autour de cette maison un événement si singulier. Tous les acteurs de cette comédie sont fort tristes d’avoir échoué et fait naufrage au port. Son confesseur est interdit ; le confessionnal est arraché de sa place. Vous savez encore que dans ses extases elle parlait latin, et le jour de sa prétendue mort, elle donna sa bénédiction à plusieurs personnes et entreprit de chasser le démon du corps d’une fille que l’on disait être obsédée, parce que, quelques jours avant, étant mécontente de ce que son confesseur lui avait donné une pénitence trop rude, elle fit passer un grand couteau dans les petites grilles du confessionnal. Le confesseur, tout effrayé, prit cette fille par le bras, la mena devant un cruicifix et lui demanda quel était son dessein dans cette action. Elle lui répondit : de vous tuer, Monsieur, parce que je veux être pendue. Le confesseur de cette fille est le même que celui de la veuve Tassin, notre prétendue sainte, dont il exigea il y a quelque temps de se déchirer et de jeter au feu le portrait de M. Pâris. Toute la ville retentit de chansons que l’on a fait sur cette aventure. M. le Comte de Belle-Isle, connu à la Cour, passa ce jour-là à Soissons et fut témoin de toute la scène et promit d’en faire rire le Roi à son retour, ainsi que M. l’abbé de la Pause qui s’est fait donner un mémoire détaillé de cette affaire.

Ce sont là les fruits de la sollicitude pastorale du grand Languet, ci-devant notre évêque, zélé constitutionnaire, qui a osé avancer dans un de ses écrits que le grand exemple de l’amour de Dieu est généralement anathémisé par toute l’Église, depuis l’orient jusqu’à l’occident.

 

 

Numéro
£0391


Année
1731


Références

 F.Fr.25570, p.7645-48

Mots Clefs
Jansénisme, Languet de Gergy, turpitudes de l'évêque de Soissons