Avis des chanteurs ambulants

Avis des chanteurs ambulants de la troupe de Champagne au Lecteur1

 

Je n’avons pas coutume de mettre des avis devant les chansons que je chantons. Mais le Monsieur par qui j’avons fait faire stelleci, nous a mandé qu’on ne la comprendrait pas bien, si je ne faisisons une petite définition de toute l’histoire. je vous en vons donc vous faire à savoir, ami lecteur, tout ce que j’en ons vu et entendu de nos propres yeux.

Vous sarés que vers la mi-carême de stannée, les gensinistres de la ville de Reims qui ne cherchont qu’à abuser le pauvre monde, fire une chanson sur lair du Branle de Metz ; où i sourice toute la doctrine des huguenots. Il aplite cela, Cantique spirituel sur les vérités les plus importantes de la religion et de la morale chrétienne. Vela l’intitulation, et i disions dans un de lieux couplets que c’étions là les leçons de Prosper. Mais cela ne lieux prosperi pas. Car les RR. PP. Jésuites qui voïont pu clair que d’autres dans ces affaires-là, s’apercevirent tout d’un coup de la manigance. Et un aplé le Père Le Fevre le Brillant qui prêchait le Carême à Noter-Dame monti vite en chaise pour prêcher contre le Cantique. Il s’en allait comme ça qui navait rien de spirituel que le titre, qu’il était digne d’être chanté dedans Genevre et dedans le bal, et que citions Luter et Calvin qui étions sortis de l’Enfer pour le chanter dans la ville de Reims. Mais ces misérables Gensinistres ne faisions que rire de tout ce qui disait. Voire même il y eut un nommé Roland fils du lieutenant de ville qui fut assez osé pour bailler des cantiques à droite et à gauche pendant que le pauvre Prêcheur prêchait comme un possédé ;

Ce fut bien un autre carillon quand on fut sorti de l’église. Il n’y eut pas un chat dans la ville qui ne vouli avoir le cantique. Il n’y en avait pas pour les pages. Tellement que la prédication fit pis que bien. Je ne saurions vous dire tout le trimar que ça fit. C’était une confusion. Un jour je vire un assez biau Monsieu qui parlait avec des belles Dames, qui avait un surpli et une grand piau sur son bras qu’on aplait M. de la Sainte Armine. Il y en avait une qui li demandi d’où vient qu’on faisait tant de brui pour un petit morciau de paspié. Mais i li répondit bel et bien, vous sarez, Madame, que ste feuille de paspié est capable d’ébouler les fondemens de l’Église. Ho, Monsieu, se li fit-elle, i faut donc que l’Église ne soit pas pu mieux bâtie qu’un châtiau de cartes et c’était possible une gensinistre.

C’est tout vous dire qu’on ne pu faire pi que d’obtenir une queremonie pour faire venir à révélation contre les Quidans malveuillans ; par bonhure M. Dorigny procureux fiscal a été Jésuite et on vit bien qu’il était moult savant à la façon dont il dressi la queremonie contre la doctrine hereticle du Cantique. On la publii don par trois dimanches et au quatrième on la fulmini. Mais on eut biau éteindre la bougie et sonner la clochette, les Gensinistres sont tretous bon cheval de trompette, i ne se pouvantont pas pour le brit. On dit qui sont quasi tout comme les soudarts du Régiment de Champagne qi se moquont de l’ordre et qui ne font pas pu de cas d’un rangrave come ça que d’une billevezée.

Et de vrai i sont pu méchants que des Anes rouges. Car le propre jour qu’on fulmini le rangrave, n’y en eut-il pas un qui bailli un paquet de Cantiques à un de nos camarades qui se mit à chanter. Dieu sait la joie. Mais qui fut bien attrapé, ce fut lui. On vous le fourré en prison, et le pauvre garçon le vla Gensinistre malgré lui.

Pourtant on était bien ebahi d’où pouvienne sortir les Cantiques. On épilogui donc tous ceux qui en avions pour les faire assinner en témoignage et tout ce qu’on put faire fut d’en amasser quatre ou cinq cents. Si bien que les RR. PP. Jésuites qui ne s’endormont pas, depéchirent queulqu’un de lieux Pensionnaires pour aller demander des Cantiques cheux un aplé Godart Libraire, et i en eut un qui déposi qu’on li en avait donné, mais il ne pouvi le soutenir, et les RR. PP. Jésuites le firent esquiver. On s’avisi bien d’une autre finesse. On vous glissi sous la porte dudit Godart un paquet de Cantiques ; sa fille ne manqui pas de le ramasser et une autre qui était là pour l’espionner l’y demandi tout aussitôt des Cantiques et l’alli rencuser. Elle fut donc assiné parlant à sa personne et elle comparoissi, mais malheureusement on ne la trouvi point coupable ; cependant comme on apprehendit qu’il n’en fut du père tout ainsi comme de la fille, on mit bel et bien bonne garnison cheux lui à toute aventure. Car on dit qu’il le méritait bien, si ce n’était pour ça, c’était pour autre chose. Suffit qu’il y a bien des années en ça qu’il imprimi une certaine préface2, je ne savons pas pou quelle fête à cause que je ne l’ons entendu dire qu’en latin. Cela s’aplait de auxiliis et je n’ons point trouvé ste fête-là dans le calendrier.

Y a encore un autre libraire cheux qui on a mis garnison, qui s’apelle Dessain accusé d’avoir moulé le Cantique, et le drôle a bien sentu que son cas était sale, car il a pris la poudre descampette. J’ons su depuis de bonne part que les RR. PP. Jésuites li avions promis de le tirer d’afaire si voulait rencuser sti qui li a baillé le Cantique, et qu’il n’en a pas fait deux fois. Sauve qui peur. Nonobstant ça, y en avait qui disont qui n’était pas échapé pour cela, à cause qu’on est pas obligé de garder la foi aux Huguenots.

Quant à sti qu’il a rencusé, c’est un jeune apprenti Prêtre né natif de la ville de Reims qui s’apele… attendez… j’ons son nom tout su le bout de la langue… ai… mon Dieu, sainte Vierge… si je n’en avions pas besoin, je li dirions cent fois pour une : tant y a que c’est tout le Païs de Ramonna ; il a eu bon nez de s’enfuir, car on vourroit mou bien le tenir ; et y a des archers qui étions après ses trousses avec un brave Prêtre qui le cherchont par tout et i disont qu’il est devenu visible. Mais en lieux a fait faire une lettre de cachette, qu’en dit qui sart à trouver les gens qui sont cachés. En lieux a baillé aussi la pourtraiture, comme il est grand, comme i marche, su un ptit morciau de papié et s’il met tant seulement le nez dans la rue, il sera hapé.

Velà quasi tout ce que j’avions à dire, ami Lecteur, si ce n’est que j’oublions le principal. C’est d’un aplé Maistre Gonel qui servait tous les jours la preumière messse à Noter-Dame. Ce bon bigot-là a été mise en prison tout des permiers et ce n’est pas pour avoir dit ses Patenotres.

On tient qu’il a donné pu de Cantiques lui tout seul qui n’y a de jours à l’an. Encore s’est-il bien fait tirer l’oreille pou dire qui li avait baillé les Cantiques, mais on l’y a tiri si bien les vers du nez qu’on le fit tout dégoiser, et pou sa peine on le laissi dans la prison faire le pied de grue jusqu’à nouvel ordre ; voiant donc qu’il avait bien la mine de ne pas sortir de ce gîte-là sans paier s’il était jugé de la justice de Monseigneur l’Archevêque, il a machiné je ne savons quoi pour faire aller le procès en Cour de Parlement. C’est pourquoi Monsieur le Procureur Général commendi à M. Dorigny de l’y porter tous les papiers, mais i s’en gardi bien et Monseigneur l’Archevêque l’y défendi, de peur que tout ça ne s’en allit en brouet d’endouille. Les Pères Jésuites qui sont bien de ses bons amis et qui l’avont bien aidé dans staffaire-ci n’avont pas voulu qu’il en sorti à sa courte honte, et quand les Gensinistres criont déjà vivat il vous lieux ont servi d’un plat de leur métier pour lieux bailler du fil à retordre. Vela donc que par lieu crédit le bon Roi notre Sire a pris fait et cause de Monseigneur l’Achevêque comme de raison, et veut li même juger de ste grant affaire-là.

Or de tout le contenu dans le présent avis j’avions bonne envie dès le commencement d’avoir queque chanson plaintive et récréative pour donner du passe-temps aux Bourgeois de la ville de Reims et de tous les cantons d’alentour. Il est bien vrai qu’un nommé M. Soucié dont je ne me souçions guère qui avait été Jésuite nous avait fait un cantique pour servir d’antidote à sti des Gensinistres. Mais on dit que quand ses quatre autres frères y aurions mis la main, il n’aurait pas été plu mal enrimé. Mieux nous eut valu vendre de la mort aux rats que stantidote-là. Y n’y avait pas de l’eau à boire.

À quoi sert de tant barguigner ? J’avons dépêché un de nos camarades à un Monsieu qu’on nous a enseigné et qu’on dit qui en sait pour le moins autant que défunt M. Étienne, que Dieu li fasse paix, cocher de M. de Verthamon, qui dans son vivant faisait toutes les chansons du Pont-Neuf : par fortune ou par hasard note camarade logi en un Cabaret où il apris qu’on avait manqué de prendre l’aprenti prêtre à Saint-Denis en France et le Monsieu s’est ingénié sur cela de faire trois ou quatre des pu biaux couplets de la Chanson. Chantés-là, ami Lecteur, et portés vous bien. S’il y a queuque mots à double entendre que vous ne compreniés pas, sachés que je ne les entendons pas mieux que vous ; ce que je savais c’est que la chanson est bien belle et que ceux qui aront plus d’entendement que nous et vous n’y trouverons rien à redire. Ainsi soit-il.

  • 1. Texte de présentation de la Chanson nouvelle contenant le récit véritable et remarquable de ce qui est arrivé dans la ville de Reims à l'encontre des Gensinistres qui suit.
  • 2. La préface de Lemos pour l'Histoire de la Congregation de auxiliis (M.).

Numéro
£0165


Année
1724

Notes

Avis préliminaire à la Chanson nouvelle contenant le récit véritable […] à l'encontre des gensinistres. Imprimé de 10p in-32 de prose (avis préliminaire au poème qui suit, l'ensemble formant 24 p.). 


Références

Clairambault, F.Fr. 12699, p. 119-126

Mots Clefs
Jansénisme, archevêque de Reims, cantique spirituel