Dialogue d'un Anglais et d'un Français

Dialogue d’un Anglais et d’un Français


L’Anglais

Le beau temps rassembla il y a deux jours  un Anglais et un Français sur un banc au Palais-Royal. Les affaires du temps les unirent de conversation l’un et l’autre, et les engagèrent peu  à peu dans un entretien si vif et si échauffé que le bruit de leur voix qui s’élevait à chque instant m’attira près d’eux, et m’y fit asseoir, sacrifiant de bon cœur à la curiosité l’envie que l’avais de me promener ce jour-là. Quand ils me virent près d’eux, ils se turent quelque temps, mais le feu était allumé ; ni raison, ni politique ni bienséance ne pouvaient l’éteindre. Oui, je soutiens, dit l’Anglais, que vous avez le plus grand, le plus généreux, le plus illustre monarque du monde. Ne devez-vous pas vous trouver trop heureux d’avoir pour maître un souverain dont les vues soient si désintéressées et les intentions si judicieuses ? Qu’il est beau pour lui de gouverner lui-même son royaume et ses sujets sans le secours d’aucun ministre, sépulcre ordinaire de la bonté et de la grandeur des potentats, où tombent, se corrompent et s’anéantissent toujour,s sinon le cœur et l’esprit, du moins les sentiments les plus délicats, et les fruits les plus précieux des rois.

Dupes de leur générosité et de leur complaisance, les souverains le sont bientôt de leur confiance. Ils ne s’aperçoivent de la décadence de leur État que lorsque les portes du Louvre en sont ébranlées, ou que ces sangsues du royaume sont tellement engraissées et satisfaites qu’il ne reste plus de passions à contenter, de projets à remplir, de familles à ruiner, de causes particulières à défendre, de rivaux à détruire, d’ennemis à perdre, de parents à enrichir, d’amis à élever, de querelles domestiques à venger, et pour tout dire en un mot, lorsqu’ils ne trouvent plus de sang à sucer.

Pour Louis XV, seul maître, ou plutôt tendre père de ses sujets, il doit et fait tout par lui-même et ne se repose que sur lui de leur bonheur et de leur tranquillité. Si dans ces temps de troubles il a été contraint d’exiger d’eux quelque tribut extraordinaire, c’est moins pour aider son ambition que pour contraindre son ennemi à demander la paix à la vue de ses rapides conquêtes  et établir ainsi un repos durable et avantageux à des peuples que la nécessité l’a obligé d’alarmer pendant quelque temps. Car enfin, Monsieur, voilà l’idée que vous devez avoir de votre Roi ; quoiqu’Anglais, je ne partage point de l’antipathie des préjugés de ma nation, et je suis forcé de convenir que Louis XV après s’être montré si grand dans la guerre ne tardera pas à se montrer tel dans la paix. Il a le coeur bon, il a de l’esprit, il connaît la situation. Croyez-moi, bientôt  vous le verrez travailler à rétablir le commerce, à embellir les arts et à enrichir tous les États.

 

Le Français

Je conviens de ce que vous me dites, et je rougirais si j’étais moins fidèle à ma patrie qu’un étranger dont la nation vient d’être humiliée par la mienne. Mais avec les avantages que nous tirons de notre gouvernement, que ne montrez-vous, Monsieur, les pertes que  nous avons faites, les familles désolées par la mort de leurs plus fermes soutiens, le crédit épuisé, l’oisiveté accréditée, l’ignorance autorisée, le commerce désolé, l’indigence du paysan, la stérilité des campagnes causée par la négligence de l’agriculture, la bonne foi captive, votre tableau ne serait pas si flatteur et serait plus vraisemblable.

 

L’Anglais

Je ne vous conçois pas, Monsieur. Sommes-nous plus exempts que vous de ces calamités, quelque riches que nous soyons ? le plus précieux des trésors est celui qui tend au soutien et aux agréments de la vie ; or qui, sur ce pied-là, est plus pauvre que l’Anglais, ses coffres même remplis, lorsque la guerre interompt son commerce avec les voisins ? La plupart des denrées, des vivres, des ouvrages de manufacture, nous sommes obligés de les aller chercher dans vos pays et dès que vous nous en fermez le passage, l’argent que nous avons recueilli pendant la paix, nous sommes obligés de le dépenser pour passer, et il nous manque lorsque nous sommes parvenus.

 

Le Français

N’est-il pas autant de notre intérêt que du vôtre de commercer ? On ne cueille point dans notre continent de safran, de sucre, de poivre, d’indigo, de cannelle, ni de mille autres fruits et épices qui par l’habitude  sont devenus une mâne nécessaire et font entre les peuples voisins et nous un si grand commerce que de lui dépend la richesse et l’abondance de tous les royaumes de l’Europe et de presque toutes les Indes.

 

L’Anglais

Vous étendez votre examen trop loin, Monsieur ; la nécessité et la force vous accoutumeraient peu à peu à vous passer de ces choses qui ne sont que de pur agrément, et dont la privation contribuerait sans doute à vous enrichir. Si vous en connaissiez le prix, ou si vous aimiez moins le luxe et la dépense, mais  le pain, le vin ne sont pas d’une nécessité seconde, et sicundum quid, comme on dit en logique, il en faut absolument à la vie.

 

Le Français

Eh bien, Monsieur, vous trouverez nos vins meilleurs après en avoi jeûné quelque temps.

 

L’Anglais

La plaisanterie est fort bonne, mais ne sentez-vous pas que la liberté d’aller s’en pourvoir va tourner à votre avantage unique ; vous jouissez de l’abondance dès l’instant de la paix, eet quand vos provinces dédommagées des calamités de la guerre, nous  verront descendre sur vos côtes, elles nous traiteront comme des captifs humiliés et indigents, et en vous apportant notre argent et nos denrées, nous ferons sentir l’obligation que nous leur avons de nous accorder avec la paix les moyens d’en profiter et d’en jouir.

 

Le Français

Ah ! jugez mieux des Français ! Monsieur, ils sont dignes de leur Roi, leur étude est de lui ressembler, et quand vous ressentez des effets si évidents de la bonté et de la générosité du maître, pouvez-vous douter de la cmplaisance et de l’amitié des sujets ? Il vous trouve digne d’être ses amis, puisqu’il vous accorde la paix à des conditions si nobles et si désintéressées. Votre valeur nous a dans ces guerres montré que si votre bras ne pouvait nous enlever la victoire, il était du moins propre à nous la disputer. En faut-il plus pour vous rapprocher de nous ?

 

L’Anglais

Que ces traits sont flatteurs pour vous ! Qu’ils humilent notre nation ! Monsieur, vous connaissez l’Anglais brave, intrépide, haut et fier ; il n’aime point à plier ; que le souvenir de cette paix coûtera cher à son amour-propre. Déjà plusieurs fois vaincu par la France, il est à craindre qu’il ne s’accoutume à son joug. Et quand je réfléchis sur le sort de ma patrie que j’aime, et dont je respecte les intérêts, je vous avouerai qu’il n’y a que deux choses qui me consolent, c’est notre religion et la vôtre.

 

Le Français

Doucement, Monsieur, je ne suis point théologien ; je suis seulement chrétien et catholique, et pour l’être il m’en a coûté mon catéchisme à apprendre, des bienséances à garder, des habitudes à contrecarrer ; je ne la changerais pas pour toutes choses au monde ; je n’en connais pas d’autre. Ainsi tranchons court. Que ne fait point la curiosité ; je la fuis. Ah, mon Dieu, quand j’y pense, j’aurais des habitudes à combattre, des préjugés à vaincre, des raisonnements à détruire, des prétentions à abandonner. Eh non, la catholique est bonne ; il en coûterait trop pour la perdre.

 

L’Anglais

Non, Monsieur, rassurez-vous ; je n’ai point envie de faire de vous un prosélyte de Calvin ; vous ne connaissez pas assez la vôtre et n’y êtres pas assez attaché pour que vous n’y soyez jamais nuisible ni utile à aucune. Je prie au contraire Dieu tous les jours pour que votre monarque persévère dans le christianisme et que vos orateurs fassent de nouveaux efforts pour l’affermir dans sa croyance, et si j’étais ministre de mon Eglise et qu’il voulut s’en rapporter à mon avis, quoi qu’il en coûtât à mes lumières, je lui conseillerais toujours de rester attaché à la cour de Rome.

 

Le Français

Je ne conçois pas cette bizarrerie, Monsieur. Où vous croyez votre croyance fausse, ou vous êtes infidèle à vos lumières.

 

L’Anglais

Ce n’est ni l’un ni l’autre, Monsieur, mais c’est qu je suis encore plus zélé sujet et fidèle citoyen que constant calviniste. Si votre Roi tournait le dos à Rome, qui pourrait lui résister ? Du premier coup de filet, il trouverait dans les revenus de l’Eglise plus de cinq cent millions et dans les cloîtres plus de cent mille combattants, puis les conquêtes que cet argent aiderait à faire, la multiplication qu’occasionnerait cette armée de jouvençaux  frais et robustes… Ah ! quand j’y pense, j’en frémis ; le Roi de France serait bientôt celui du monde entier.

 

Le Français

Apaisez vos frayeurs, Monsieur, cette armée avant d’être disciplinée et aguerrie, ne serait pas capable de vous troubler beaucop, et vous auriez le temps de…

 

L’Anglais

Le temps… de quoi ? Vous vous moquez de moi, je pense ; ne pensions-nous pas ainsi de vos miliciens, et de vos officiers. Les uns ressemblaient à une masse lourde et grossière dont les mouvements étaient moins à craindre que la chute, et les autres à des petits-maîtres musqués qui, accoutumés à faire la guerre dans les ruelles, nous donnaient à penser qu’il y avait plus à craindre de la poudre de leurs cheveux que de celles de leurs mousquets ; que cette erreur nous a coûté cher ! Trop de confiance enfante trop de tranquillité ; nous avons été à eux comme des dogues sur des petits chiens ; ils sont tombés sur nous comme des lions sur des lièvres.

 

J’eus si fort envie de rire que je crus de la politesse de me retirer, n’étant entré pour rien dans la conversation, et écarté d’eux, je ris à mon aise et les laissai finir leur plaidoyer.

Numéro
£0082


Année
1748 juin


Références

F.Fr.13659, p.321-28

Mots Clefs
Dialogue d'un Anglais et d'un Français