Le Miserere de M. Chauvelin

Le Miserere de M. Chauvelin


Éminentissime cardinal-ministre, ayez pitié de moi. Selon vos bontés ordinaires, ne permettez pas que je sois démasqué et selon la multitude de vos bontés insignes, répandues si abondamment sur moi, couvrez mes prévarications, mes injustices, mes filouteries, et le nombre d’arrêts scellés après les avoir changés et rangés au profit et à l’avantage de ceux qui me donnaient plus d’argent.

Continuez à verser sur moi vos faveurs. J’ai l’ambition d’être duc, et je suis fort jaloux que vous faites passer votre famille avant la mienne.

Ne permettez pas qu’on fouille pour déterrer mes fourberies, mon ingratitude à votre égard, mon ignorance dans le gouvernement que j’ai toujours prémédité de bouleverser si je parvenais à vous remplacer.

A l’instant que vous m’avez associé au ministère d’État, je reconnais que j’ai écarté tout ce qui pouvait me devenir contraire. La déposition de Pelletier Des Forts ne reproche ma malice ; les contrariétés que j’ai faites à D’Angervilliers et les mortifications que j’ai données au maréchal de Noailles sont les effets de la dureté de mon cœur, que j’ai voulu dans toutes les occasions faire retomber sur votre Éminence.

Je me suis étudié à vous trahir et à vous contrarier sourdement dans un projet de pacification.

Je vous ai donné de faux avis, je vous ai caché la vérité. Les Espagnols peuvent vous en rendre compte.

Je vous conjure de vous armer de fermeté, en me conservant mes emplois. Ajoutez-y le duché, malgré tout ce que l’on peut dire contre moi.

Dans le moment que j’ai été en place, je me suis accoutumé à prendre de toutes mains, parce qu’il fallait remplacer le vide de tout ce que j’ai donné à la princesse de Carignan, pour vous fermer les yeux et boucher les oreilles.

Ma mère n’a fait qu’un présomptueux, qu’un méchant, qu’un fourbe, qu’un scélérat.

Souvenez-vous que vous m’avez révélé les secrets du cabinet avec trop de sincérité. Vous ne connaissiez pas ma duplicité, j’en ai abusé autant qu’il m’a été possible à mon avantage et au préjudice de Votre Éminence, de l’État et du public.

Jetez des regards favorables sur moi et je serai plus blanc que neige. Les roués et les pendus dans ma famille n’y feront aucun bruit, brèche non plus, ni aucune tache, non plus que la crasse de mon origine. Je continuerai à faire l’important, le suffisant et à vous en imposer.

Mon esprit inquiet et ma conscience accablée de remords seront tranquilles et je sortirai des alarmes où je suis, si vous continuez de me parler à l’oreille et en public, car il faut du mystérieux pour arrêter le grand nombre de mes ennemis.

Ne lisez pas les accusations que l’on fait contre moi ; publiez au contraire que non seulement je suis innocent, mais que l’on me calomnie. Les sentiments de droiture de V.E. pourront peut-être m’en inspirer de meilleurs que ceux que j’ai eus jusqu’à présent et mon cœur pourra se changer dans la suite.

Ne m’éloignez pas de la cour, ni de votre présence ; je seraisperdu, on m’abandonnerait de toutes parts. Orry, Boulogne, Gramont, la compagnie des Indes, et tous ceux que j’ai fait mettre en place depuis que je suis dans le ministère m’accuseront ; les ministres et les principaux commis vous instruiront de mes friponneries.

Ne cessez de répandre des regards gracieux sur moi ; je publierai partout combien est doux de vous être attaché, et que vous avez une répugnance à déplacer ceux que vous avez choisis quoiqu’ils soient indignes de vos bontés.

Je forcerai M. le Duc à dire du bien à Votre Éminence, et Breteuil à me raccommoder avec ce prince. Mais comme ils ne fournissaient pas des moyens suffisants pour m’accabler, ils ont été peu écoutés.

O Éminence favorable ! Vous êtes le seul en qui j’ai espérance pour me tirer de la terreur que me donnent mes crimes ; ma langue ne cessera de publier votre clémence et votre haute vertu. Si vous me regardez comme innocent, et si vous ne m’abandonnez pas pour être jugé selon la sévérité des lois, comme les coupables.

Si vous ne m’imposez pas silence, je rendrai compte de tous les biens que vous avez faits à l’État ; je vous découvrirai tous les détours dont je me suis servi pour vous noircir.

Hélas, pour mon malheur je sais que vous avez horreur du vol et de la rapine ; car sans cela je vous offrirais quelques millions qui sont les dépouilles de mes victimes que j’ai égorgées, mais je sais que tout cela n’est pas capable d’apaiser un juste courroux et qu’en me déplaçant je mérite d’être renfermé pour le reste de mes jours si l’on ne me fait grâce.

Seigneur cardinal, favorisez ma famille et ne la dépouillez pas des richesses immenses que je lui ai acquises.

Ne vous défaisez pas de mes papiers, vous y reconnaitrez combien je vous ai été infidèle et prévaricateur dans les fonctions de mes emplois.

Alors vous acquerrez notre reconnaissance et je mettrai mon fils auprès de vos petits-neveux pour qu’il en soit le très humble serviteur.

Signé Chauvelin.

Numéro
£0177


Année
1737

Notes

Imprimé de deux pages, coupées et collées dans Arsenal 3133. Lettre fictive, en fait violente charge contre le ministre disgrâcié.

Une autre version en £0452.

Clairambault, F.Fr.1707 propose 4 copies à la file présentant entre elles de légères différences.


Références

Clairambault, F.Fr.12707, p.207-20 - F.Fr.13662, f°33r-35r - F.Fr.15034, p.31-36 - F.Fr.15231, f°179r-180r - Arsenal 3133, p.375-376

 

Mots Clefs
Chauvelin, ses turpitudes, sa disgrâce