Maîtresses de toute qualité à louer

Maîtresses à louer

Voici la morte saison des grisettes. La déroute des maltôtiers en laisse une infinité sans condition ; toutes en cherchent et elles sont prêtes de se donner au plus offrant et dernier enchérisseur ; je vais vous désigner leur rang et marquer leur valeur, afin que vous puissiez vous pourvoir, selon votre désir ou selon vos forces.

Célimène, beauté de la première classe, que vous devez avoir vu briller si souvent au Cours et aux Tuileries, était la maîtresse de Plutus ; elle lui coûtait tous les ans trente mille livres ; c’était sans doute peu de chose pour une maîtresse de cette qualité ; cependant elle se taxe à beaucoup moins pour s’accommoder au malheur du temps ; elle nourrissait quatre chevaux pour son carrosse, elle se contentera de deux. Ses domestiques qui étaient fort nombreux, seront aussi réduits à la moitié ; sa table était servie magnifiquement et on y mangeait des pois verts lorsqu’ils valaient encore cinquante livres ; elle attendra qu’ils soient à une pistole. Quelle modération ! Elle employait tous les ans deux cents louis en habits en coiffures, et en perdait autant au jeu ; elle promet d’être plus économe de la moitié, c’est-à-dire qu’elle ne coûtera plus que quinze mile livres ; rien de plus modeste pour une beauté de ce rang. Voyez si c‘est votre fait. Il faut s’adresser à la vieille Messaline ; elle a ordre de chercher des amants et d’en recevoir les offres. Caliste, Dorimène, Florise, d’un mérite égal à celui de Célimène, étaient à peu près sur le même pied, et par un effet de leur modestie, elles consentent au même rabais ; leur bureau est chez l’officieuse Garcina, où vous apprendrez le nom de plusieurs autres de la même catégorie, quant à la fidélité, vous pouvez dormir en repos ; elles l’écorneront quelquefois, mais elles prendront si bien leur temps et leurs mesures que vous n’en saurez rien.

Alcinoé était aux gages de Cléante ; elle s’était bornée à douze mille livres, outre l’entretien d’un carrosse. Les affaires de Cléante l‘ont obligé de retrancher cette dépense, de sorte qu’Alcinoé est à louer. La connaissez-vous ? Elle n’a pas encore vingt-cinq ans ; tout est charmant en elle et l‘Amour n’a guère d’enfants mieux instruits ; on ne lui a cependant encore offert que trois mille livres ; elle a été honteuse de ces offres : quoi ! pas seulement le tiers de ce que lui donnait Cléante ? Il faudrait donc qu’elle allât toujours à pied ? Elle est désaccoutumée de marcher depuis qu’elle ne se promène plus sur le Pont-Neuf, et il ne serait pas raisonnable qu’une fille de cette considération fût encore réduite à la nécessité de se servir de ses jambes. N’êtes-vous pas vous-même indigné qu’on la mette à si bas prix ? Elle n’est pourtant pas entêtée de son mérite. Voulez-vous lui donner seulement cinq mille livres, parlez ; elle est prête de passer le bail ; à cinq mille livres, une maîtresse comme elle, c’est donné. Demandez à l’officieuse Rodolphe, elle vous en fera convenir quand elle vous aura détaillé toutes les belles qualités d’Alcinoé. Cette vieille charitable vous répondra même de sa fidélité ; elle s’offrira encore à veiller sur sa conduite, et n’ayez pas peur qu’elle la laisse égarer. Jamais elle ne lui permettra de faire des parties secrètes qu’elle n’en soit et qu’avec des gens qu’elle connaîtra bien, et avec lesquels il n’y aura rien à perdre.

La bonne Rodolphe tient encore bureau pour Caliste, Circé, Floriselle et plusieurs autres de la classe d’Alcinoé ; ainsi, si vous avez des amis à pourvoir, elle les assortira fort bien. Ces beautés de la première et seconde classe sont tirées des suivantes, des filles de chambre et des cadettes de famille, qui donnent l’essor à leur vertu pour marcher sur la tête de leurs aînées.

Approchez-vous, amants ménagers, nous voici aux belles du tiers ordre, leur nombre est prodigieux ; elles étaient à des maltôtiers naissants, à des nouveaux commis, à de petits maîtres d’hôtel ; ainsi la plupart de ces belles n’avaient que quatre mille livres d’appointements. Elles se plaignaient fort de leur mauvaise fortune, lorsqu’elles voyaient leurs sœurs aller du pair avec les marquises et les comtesses ; elles tâchaient de suppléer par le tour du bâton à la médiocrité de leur revenu ; mais elles avaient beau faire, elles ne s’élevaient jamais qu’à une grandeur passagère ; c’était fort douloureux pour elles ; cependant par un effet de leur vertu, l’adversité ne leur abat pas le courage ; elles n’étaient pas contentes de quatre mille, et celles d’entre elles qui trouvent aujourd’hui cinq cent écus, s’estiment fort heureuses ; d’abord qu’elles apprennent qu’un galant fait de pareilles offres, elles lui vont au devant et le prennent au mot. Peut-on voir plus d’humilité ? Bien plus, elles promettent une fidélité à toute épreuve ; il n’est pourtant pas juste que vous preniez leur promesse à la lettre, mais c’est-à-dire qu’à moins que l’offre qu’on leur fera ne soit digne d’attention, on ne gagnera rien auprès d’elles : que pouvez-vous souhaiter de plus ? Cette troisième classe a des bureaux dans toutes les rues ; ce sont des colonies sorties des boutiques des perruquiers, des tapissiers, des chambres des couturières et des lingères.

Voyez-vous cet essaim, cette fourmilière, ce nombre innombrable de femmes, de filles qui envisagent tous les passants et qui leur sourient au moindre regard qu’ils jettent sur elles. Ce sont les belles de la quatrième classe qui cherchent parti ; elles étaient les maîtresses des sous-commis, des valets de chambre, des cuisiniers et des laquais des maltôtiers. Il n’y en a guère parmi elles qui n’eussent au moins cent pistoles de gage, sans compter les vieilles hardes et les franches lippées, mais elles déclinent horriblement. Hélas, j’ai presque honte de dire à combien peu se montent les offres les plus hautes qu’on fait aux plus gentilles d’entre elles, et qui sont encore acceptées avec joie. Oui, il y en a déjà qui ont fait leur marché à quatre cents livres, sans espérance d’aucune gratification. Vit-on jamais de si précieuses denrées à si bon marché ? N’êtes-vous pas tenté de vous en fournir ? vous n’aurez pas seulement la peine de les aller chercher, elles s’offrent partout à votre rencontre, et vous épargnerez encore le pot de vin, puisqu'elles se passent d‘entremetteuses et de courtières. Leur facilité est engageante, mais peut-être voudriez-vous encore un répondant ? Oh, c’est se moquer ! demander des garants au pied qu’elles se donnent, cela n’est pas raisonnable ; elles ne vous en demandent point, se livrent à vous sans s’informer qui vous êtes. D’où vient, voulez-vous en agir avec plus de circonspection ; vous devez même les laisser aller au marché sur leur bonne foi et ne point leur borner le temps qu’elles mettront à ce voyage, car la pension étant si petite, elles sont obligées d’y faire bien des tours à droite et à gauche pour trouver ce qui leur convient. Vous auriez même tort de vous en plaindre si elles vous apportent de mauvais fruits dans leur panier. Celles qui ont de quoi choisir le plus beau y sont souvent attrapées. Attendez-vous à cet accident, vous ne sauriez le fuir ; c’est un tribut qu’on doit aux chirurgiens pour toutes les conventions de cette nature. Ces dernières officières de Vénus sortent du corps des jardinières, harengères, servantes et des crieuses de vieux chapeaux.

Fin.

Numéro
£0032


Année
1716

Notes

Imprimé, paginé 3-11


Références

Clairambault, F.Fr.12696, p.181-191

Mots Clefs
Au marché des grisettes